A la folie, épisode 3

Il y a quelques années, j’avais proposé à Paola Grieco, alors responsable éditoriale de Gulf Stream éditeur, un nouvel abécédaire pour sa collection Et toc ! dans laquelle nous avions déjà publié un titre sur le développement durable, écrit avec Sylvie Muniglia, livre aujourd’hui épuisé, nommé Vers un monde alternatif.

Un abécédaire sur la folie… Rien que ça… Le but n’étant aucunement d’être exhaustif. Ne pas faire le tour de la question mais proposer quelques pistes.

Je l’ai retrouvé dans mes archives. Le livre n’a jamais existé parce que la collection s’est arrêtée. Mais le chantier était presque achevé.

Vous y piocherez peut-être des choses, ici ou là.

Aujourd’hui les lettres I à M. La suite au prochain épisode…

I comme Idiot du village

Simple d’esprit, idiot du village, benêt, fada, débile, etc. Respectueux ou franchement injurieux, le vocabulaire propose un grand nombre de formules pour décrire celui à qui autrefois, on réservait une place dans la communauté. Oui mais quand ? Ça fait longtemps alors, parce qu’aujourd’hui, vu la vitesse à laquelle on veut faire aller une société qui considère surtout la norme, et dans laquelle de surcroît il faut être jeune, beau, intelligent et performant (éternellement si possible), celui qui tenait une place à part dans un groupe, un village, ici ou ailleurs, qu’on prenait parfois pour un sage, capable de communiquer directement avec tout un tas de Dieu, on ne l’accepte plus. L’idiot du village, un moment qu’il a disparu.

En psychiatrie, la débilité et l’idiotie correspondent à des concepts précis.

La débilité est un état permanent d’insuffisance intellectuelle qui ne permet pas de répondre aux exigences du milieu. On considère que la majorité des êtres humains possède un QI (quotient d’intelligence) tournant autour de 100. Si tu as un QI supérieur à 140, tu es un surdoué (comme Einstein ou Descartes) mais si tu as un QI inférieur à 70, tu es un débile. Entre 50 et 70, débile léger et entre 30 et 50, débile profond. Ah, tu as une question qui te brûle la langue. Et en dessous de 30, ça donne quoi ? Eh bien il ne s’agit plus de débilité mais d’idiotie, forme majeure d’arriération mentale profonde. L’aliéniste Esquirol opposait d’ailleurs la démence à l’idiotie. La seconde était pour lui le degré le plus grave de l’absence de développement de l’intelligence : « L’idiot est ce qu’il a toujours été, il est tout ce qu’il peut être par rapport à son organisation primitive ».

Maintenant, tu réfléchiras à deux fois avant de traiter ton voisin de table de débile ou d’idiot. Ou du moins, tu pourras le faire en connaissance de cause.

I comme Invités au festin

Unique en France, à Besançon, La maison des sources est un lieu de vie animé par l’association Les Invités au festin. Ouvert depuis 1999, ce foyer accueille treize résidents, tous psychotiques. C’est une structure où chacun peut déambuler librement, une forme de tremplin, de passerelle entre hôpital et société.

À La maison des sources, les résidents vivent en communauté. Ils participent au fonctionnement de cette structure qui n’est pas médicalisée. Ils possèdent chacun une chambre et la décorent comme ils l’entendent. Ils assurent la cuisine également. Il s’agit de patients stabilisés qui prennent quotidiennement des médicaments.

Dans une interview que Sandrine Bonnaire a accordée pour parler du documentaire qu’elle a consacré à sa sœur, autiste, l’actrice cerne bien le problème en jeu ici : « L’hôpital est un lieu de soins mais en aucun cas, un lieu de vie. » Sa sœur Sabine a été en effet internée pendant cinq ans avant de rejoindre un foyer. Elle est malheureusement « définitivement abîmée ».

Marie-Noëlle Besançon, psychiatre et psychanalyste, a développé au sein de La maison des sources le concept de psychiatrie citoyenne. Elle est persuadée que la maladie mentale est avant tout une pathologie relationnelle et que ce n’est qu’en rétablissant ce lien à l’autre, au monde et à soi-même que le malade pourra envisager un retour à la vie autonome.

Cette expérience d’alternative psychiatrique a été récompensée dès 2002 par le deuxième prix national de l’initiative en économie sociale, décerné par la fondation du Crédit coopératif. La maison des sources est un joli modèle qui mériterait d’être imité. Certains résidents, refermés sur eux-mêmes lors de leurs séjours à l’hôpital, parviennent à s’épanouir ici, à trouver un équilibre. Le foyer reçoit des subventions mais assume également une partie de ses frais de fonctionnement. Les résidents animent par exemple une friperie.

Mais il faudrait des moyens et une véritable volonté politique pour que des lieux de vie tels que celui-ci se développent. Sandrine Bonnaire évoque le foyer où vit sa sœur, lieu de petite taille également. Elle met au jour  cette évidence : « Séjourner dans ces lieux de vie coûte moins cher qu’un internement à l’hôpital. Dans ces foyers où il y a deux éducateurs pour cinq résidents, une grande partie du travail thérapeutique se fait dans le rapport humain et dans l’échange. »

J comme Johnston Daniel

« I had lost my mind » scande Daniel Johnston de sa voix éraillée, sur un des titres de son album Is and always was sorti en 2009. Souffrant de troubles bipolaires qui lui ont valu d’être longuement hospitalisé dans les années 90, Daniel Johnston (1961-2019) occupe une place à part dans la création contemporaine. Pianiste, guitariste, songwriter fameux mais aussi dessinateur, il évolue hors-cadre et ses problèmes psychiatriques font partie intégrante de son univers décalé. Obsessions pour les super-héros, King-Kong, les amours perdues, les grenouilles ou encore Casper le fantôme, Johnston développe une proposition artistique underground unique depuis les débuts des années 80, date à laquelle il a commencé à enregistrer des dizaines de K7 dans son garage. La légende dit d’ailleurs que la plupart de ces chansons étaient dédiées à l’élue de son cœur qui finit, un jour, par se marier avec un croque-mort. Johnston évoque cela dans My baby cares for the dead.

Au plan musical, Daniel Johnston est le père du mouvement lo-fi apparu à la fin des années 80 et développé dans les années 90. Les américains de Pavement sont considérés par exemple comme l’un des groupes les plus représentatifs de ce courant. Économie de moyens, son un peu crasseux. Rien de lisse ici. Beaucoup de sincérité et de spontanéité. Au fil des années, Johnston a acquis un statut de quasi mythe parmi ces pairs. Tu te rends compte ? Tom Waits ou Sonic Youth font même partie de ses fans.

J comme Journal d’un fou

Le Journal d’un fou, une des plus célèbres nouvelles de l’écrivain russe Nicolas Gogol (1809-1852) est le seul texte écrit par l’auteur à la première personne. Dans cette nouvelle, le fonctionnaire Proprichtchine bascule dans la démence en quelques pages. Et même s’il avait vu venir le trouble (« J’avoue que depuis quelque temps, il m’arrive parfois de voir et d’entendre des choses que personne n’a jamais vues ni entendues. »), il commence par entendre des chiens parler entre eux et finit quelques pages plus loin par se prendre pour le Roi d’Espagne.

La littérature évoque depuis très longtemps le trouble mental mais la folie a fasciné particulièrement les écrivains au XIXe siècle. Cet intérêt accru est contemporain des nombreuses découvertes sur le sujet et des débuts d’une nouvelle branche de la médecine nommée psychiatrie.

La folie fascine au XIXe. Ainsi trouve-t-on des savants fous chez Jules Verne. Le capitaine Némo de Vingt-mille lieues sous les mers en est un bel exemple. Autrement, L’île du docteur Moreau d’H.G. Wells ou Frankenstein de Mary Shelley mettent en scène d’autres savants fous et ouvrent des perspectives pour la littérature fantastique et la science-fiction.

Dans un tout autre style, la nouvelle Le Horla de Guy de Maupassant (1850-1893), dans laquelle un homme est en prise avec la survenue d’une folie progressive, aborde le sujet de la maladie mentale. Écrit à la fin de la vie de l’auteur, le texte est en quelque sorte le reflet de l’affection dont souffrait Maupassant lui-même, atteint de syphilis. Le narrateur y tente vainement d’échapper au Horla, présence inquiétante qu’il porte en lui, double qui l’habite et le détruit.

Dans Une saison en enfer, le poète Arthur Rimbaud révolutionne bien sûr la langue et la poésie mais évolue aussi dans un espace où le dérèglement des sens et certains états limites sont les principaux sujets. Si des sections d’Une saison en enfer sont titrées Délires, ce n’est pas un hasard. Extrait : « Je m’habituais à l’hallucination simple : je voyais très franchement une mosquée à la place d’une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d’un lac ; les monstres, les mystères ; un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi. »

K comme Kékéland

Depuis un long moment déjà, Brigitte Fontaine passe pour une artiste excentrique et originale, pour ne pas dire complètement déjantée. Ses prestations télévisuelles décalées de la fin des années 90et du début des années 2000 poussent à se poser légitimement des questions sur la santé mentale de la diva de l’underground français. Et puis, le titre de son premier album, paru en 1968, n’annonçait-il pas déjà la couleur : Brigitte Fontaine est… folle ?

Dans une chanson sobrement intitulée Folie, en 2004, l’artiste règle ses comptes avec les journalistes qui se sont largement répandus sur le sujet. Eh oui, on peut avoir à cœur de faire la folle et ne pas plaisanter avec la folie. Brigitte Fontaine donne un éclairage violent et cru sur son rapport à la maladie :

« Si je sors c’est pour quelques pas. L’espace horrible fond sur moi. Comme un gigantesque vautour. Transparent et sanglant le jour. Le noir que l’on flaire dans la nuit. Eh bien oui telle est ma folie. Brigitte est folle il est dit. Que c’est drôle, que c’est joli. »

En 2009, dans un entretien accordé à Télérama, l’artiste déclare également : « Je souffre d’une maladie nerveuse et psychique assez grave, et personne ne peut me guérir. Donc j’ai besoin de beaucoup, beaucoup de réconfort. »

Avec toutes ses gesticulations, on privilégie parfois un peu trop le personnage médiatique et on finit par méconnaître son œuvre. C’est bien dommage. Car singulière, Brigitte Fontaine l’est à plus d’un titre.

K comme Krueger Freddy

Connais-tu le véritable visage de l’acteur américain Robert Barton Englund ? Pas si sûr, tant il apparaît grimé dans le rôle qui l’a rendu célèbre, celui du tueur en série Freddy Krueger, personnage fou à lier imaginé par Wes Craven pour le film Les griffes de la nuit en 1984.

L’auteur de ces lignes a bien regretté de s’être fait passer pour plus âgé qu’il n’était lors de la sortie du long-métrage en salle. Les griffes de la nuit, justement interdit aux moins de 13 ans. Le trop jeune garçon d’à peine douze ans est ressorti du cinéma effrayé. Il lui a fallu quelques nuits pour se remettre de ses émotions. Des nuits parce que bien sûr, c’est la nuit que Freddy opère. À l’instar du croque-mitaine, il vient hanter les cauchemars des adolescents.

Peur et folie avancent ici main dans la main. Du suspens. La tension qui monte. Des effets de surprises savamment dosés… et le cocktail devient horrifique à souhait. Le film a été un tel succès que Wes Craven en a tourné six autres (entre 1984 et 1994) dans lesquels Robert Barton Englund  a incarné chaque fois l’horrible Freddy.

Mais dis-moi, Freddy, quel est ton secret de beauté ? L’homme n’a pas eu de chance. De son vivant, après avoir commis d’horribles crimes, il a été brûlé vif. Si si. Et ça laisse quelques traces, tu t’en doutes !

Maintenant, chante avec moi, veux-tu, la mignonne petite comptine du film :

« Un, deux… Freddy te coupera en deux. Trois, quatre… remonte chez toi quatre à quatre. Cinq-six… n’oublie pas ton crucifix. Sept-huit… surtout ne dors plus la nuit. Neuf-dix… il est caché sous ton lit. »

Peur et folie. On trouve le duo exploité dans une ribambelle de films d’épouvante. Du mythique Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper, 1974) mettant en scène une famille violente de ravagés du bulbe notoires, en passant par le sanglant Carrie (Brian de Palma, 1976) ou le très glaçant Shining (Stanley Kubrick, 1980). Citons encore l’angoissant L’Antre de la folie (John Carpenter, 1995) ou le grand-guignolesque Re-animator (Stuart Gordon, 1985), librement inspiré de l’univers de H.P Lovecraft.

Dans la série Twin Peaks, David Lynch utilise également à sa façon les mêmes ressorts, jouant avec la folie et la peur, entretenant sur un grand nombre d’épisodes le mystère entourant la disparition de Laura Palmer.

Alors si tu envisages de te lancer dans la réalisation d’un film d’épouvante, tu connais maintenant la recette. Merci qui ?

L comme La Borde

Fondée en 1953 par le docteur Jean Oury, la clinique de La Borde occupe une place à part dans le paysage des établissements psychiatriques français. On y applique en effet depuis sa création les principes de la psychothérapie institutionnelle. Le but ici est de mettre en œuvre tous les moyens pour accéder à la singularité de chacun des patients. Puisque comme l’écrit Jean Oury, « Être au plus proche, ce n’est pas toucher : la plus grande proximité est d’assumer le lointain de l’autre. »

L’enjeu était de créer un milieu différent du milieu hospitalier ou carcéral ; et après un demi-siècle, l’efficacité des pratiques en place ici n’est plus à démontrer. De nombreux psychiatres sont passés par La Borde pour voir comment on y travaillait. Pourtant, il reste difficile de faire un modèle de cette clinique, le propre de son fonctionnement tenant également à une forme de remise en question et d’évolution permanentes. Quelques grands principes, tout de même, appliqués pour la réussite de cette expérience hors du commun : liberté de circulation, importance des clubs thérapeutiques (dont la fonction est de « travailler » l’ambiance de l’ensemble de la clinique, en veillant à la vie des différents ateliers : jardin, serre, écurie, sports, artisanat, journal, bibliothèque, etc.), nécessité de lutter contre le cloisonnement, la hiérarchie massive, la ségrégation et l’uniformisation.

La Borde montre en tout cas une chose évidente mais qu’il est bon de rappeler : le soin psychiatrique ne peut se borner à la prise de neuroleptiques. L’abord de la maladie mentale doit être multidimensionnel.

À La Borde, les malades sont parties prenantes dans les décisions inhérentes au bon fonctionnement de l’établissement. C’est ce qui fait de cette clinique un lieu hors norme.

L comme Lenz

La littérature, comme les autres formes d’art, entretient des rapports étroits avec la folie. Et Lenz, nouvelle inachevée écrite en 1835 par le poète et auteur dramatique allemand Georg Büchner (1813-1837) occupe une place à part dans ce paysage mouvementé.

Au départ, l’écrivain tente d’y relater un fait réel. L’expérience de plongée dans la folie vécue par son compatriote, le poète Jacob Michael Reinhold Lenz, cinquante-sept ans auparavant. Büchner s’appuie pour cela sur le journal du pasteur Oberlin chez qui Lenz se réfugia en janvier 1778, après une longue marche dans la montagne.

D’abord, c’est une curiosité scientifique qui semble animer Büchner, une volonté de comprendre. N’oublions pas que l’auteur, ayant entrepris des études de biologie, a écrit dans le même temps un mémoire sur le système nerveux du barbeau.

À l’arrivée, le texte va bien au-delà du projet initial. Car Büchner, en se glissant dans la peau de Lenz, réussit à toucher puis à transmettre la perception d’un homme qui sombre dans la folie.

Que voit Lenz quand il délire ? Que ressent-il dans cette forme d’hyper-conscience qui le mine ?

De l’angoisse bien sûr, quand il sent l’univers se dérober sous ses pieds : « … ou bien il restait immobile et posait sa tête dans la mousse et fermait à demi les yeux, et alors cela s’éloignait, la terre se dérobait sous son corps, elle devenait aussi petite qu’une planète errante, aspirée par le flot tumultueux qui roulait ses eaux limpides loin au-dessous de lui. »

De la peur aussi, quand il perd jusqu’à la conscience de sa réalité physique : « Une peur sans nom se saisit de lui. Il se leva d’un bond, courut à travers la chambre, en bas de l’escalier, devant la maison ; mais en vain, obscurité totale, rien – il était un rêve à ses propres yeux. »

Une instabilité permanente enfin, qui l’épuise : « Une pression violente et il s’effondrait, épuisé ; il gisait, pleurant à chaudes larmes. Et puis une force soudaine lui venait, il se relevait, froid et indifférent ; ses larmes lui paraissaient de glace, il éclatait de rire. Plus haut il se hissait, plus bas il chutait. »

La réussite de Büchner tient du miracle et pose question. Comment une personne reconnue saine de corps et d’esprit peut-elle nous donner à voir la perception d’un fou avec autant de vérité ? Une réponse possible : la folie loge en chacun de nous et fait partie de notre intimité.

L comme Lobotomie

La lobotomie est une opération chirurgicale consistant à sectionner certains circuits neuronaux en vue de traiter des maladies mentales réputées incurables. On ne touche pas à des fonctions vitales du cerveau mais il résulte quand même une altération de certaines facultés pour le malade. Aussi, elle peut être considérée comme une atteinte grave à l’intégrité de la personne.

La lobotomie est interdite aujourd’hui dans la plupart des pays (dont la France). Elle a été remplacée par des traitements médicamenteux à base de neuroleptiques. Dans l’Hexagone, 26 lobotomies ont tout de même été effectuées entre 1980 et 1986.

Le professeur portugais Antonio Egas Moniz est l’un des inventeurs de la lobotomie, telle qu’elle a été pratiquée au XXe siècle. Il a d’ailleurs reçu pour cela le Prix Nobel de médecine en 1949. Avec le recul, on se dit que bon, non parce que là, en terme d’avancée médicale, on peut se poser des questions quand même…

Très vite, cette pratique a eu ses opposants. Henri Baruk, longtemps directeur de l’hôpital de Charenton, s’y est toujours opposé par exemple, comme aux électrochocs d’ailleurs, préférant les psychothérapies s’appuyant sur le dialogue aux méthodes violentes. Pour lui, cette pratique et purement et simplement barbare. Avant le développement des neuroleptiques, certains médecins ont pensé par exemple qu’il serait bon d’utiliser cette technique pour les grands criminels reconnus irresponsables de leurs actes. Afin de dénoncer cette pratique, Henri Baruk écrit : « En somme, l’idée qui préside à cette initiative est d’extirper le crime du cerveau de l’homme considéré comme un malade. » Et un peu plus loin, « Le malade est nécessairement diminué dans sa personnalité, mutilation que je réprouve, estimant que le premier devoir d’un médecin est de respecter l’intégralité de l’être humain qui vient se confier à lui. »

M comme Marginal

Dans notre société aux normes trop bien fixées, ou rien ne doit dépasser au risque de trépasser, il y a peu de place pour la différence. Aussi, les malades mentaux sont-ils en première ligne parmi les populations victimes de l’exclusion sociale. Moins on parle de folie et mieux les gens semblent se porter. La folie, cela inquiète. On préfère ne pas y penser.

Cela fait un moment que cela dure, d’ailleurs. Dans le chapitre intitulé Le grand renfermement de son Histoire de la folie à l’âge classique, Michel Foucault écrivait : « L’internement est une création institutionnelle propre au XVIIe siècle… Mais dans l’histoire de la déraison, il désigne un événement décisif : le moment où la folie est perçue sur l’horizon social de la pauvreté, de l’incapacité au travail, de l’impossibilité de s’intégrer au groupe ; le moment où elle commence à former texte avec les problèmes de la cité. »

Voilà le fou « désintégré » dès le XVIIe siècle. Si depuis, tout au long de l’histoire de la médecine, un grand nombre d’initiatives ont existé pour ne pas exclure les malades mentaux de la vie de la cité (structures ouvertes sur l’extérieur à Saint-Alban en Lozère, appartements thérapeutiques adaptés, etc.), la folie continue de faire peur et les patients d’être la plupart du temps marginalisés.

Certaines pathologies nécessitent une hospitalisation en milieu fermé, c’est vrai, et l’on ne sait pas trop ce qu’il se passe finalement derrière les murs. Notre imaginaire fonctionne à plein. Nous avons une vision fantasmée de la folie en général et du fou en particulier. Peur aussi, au fond, un jour ou l’autre, d’être nous-mêmes face à la maladie mentale ou qu’elle touche un de nos proches.

Maldoror et moi, work in progress

Avec Laurent Richard, nous voilà embarqués depuis plusieurs mois dans une aventure bien sombre, un roman graphique construit autour des fascinants Chants de Maldoror de Lautréamont, prévu pour la belle collection 1000 feuilles des éditions Glénat. Remerciements au passage à son directeur, Franck Marguin, pour sa confiance renouvelée.

Arrivé pour ma part à 85 planches découpées, autrement dit 8 séquences sur 13. Laurent, quant à lui, achève la quatrième séquence. Rarement j’ai eu tant de plaisir à développer un projet. Nous travaillons Laurent et moi en ayant vraiment embarqué sur le même bateau.

L’histoire ? Martin, un adolescent, découvre à un moment instable de sa vie les Chants de Maldoror. C’est peu de dire que ce texte va déteindre sur lui, le transformer à jamais. Il est question ici d’un basculement, de la confrontation de deux mondes, d’une plongée probable dans la folie. Riche programme.

En exclusivité mondiale, je place ici trois extraits puisés ici ou là afin que vous puissiez prendre la température de Maldoror et moi.

Tournée en Bretagne

La semaine prochaine, avec l’ami Thomas Scotto, nous partons en tournée en Bretagne avec notre lecture-performance Entre les lignes et le livre du même nom, paru chez Cavale éditions en juin dernier.

Venez nombreuses et nombreux et partagez allégrement ces bonnes nouvelles !

Vous nous trouverez…

Le mardi 12 novembre à 19h30 chez l’habitante à Rennes pour une lecture-performance. Plus d’infos auprès de Morgane Labbe.

Le mercredi 13 novembre à 18h00 à la Médiathèque de Muzillac pour une lecture-performance.

Le jeudi 14 novembre à 20h30 chez l’habitant à Peillac pour une lecture-performance.

Le samedi 16 novembre à 17h à la Médiathèque de Baden pour une lecture-performance.

Le dimanche 17 novembre à 16h30 à la librairie Le bateau livre pour une lecture de quelques extraits de Entre les lignes et une rencontre-signature.

Le mardi 19 à 18h30 à la Médiathèque Jean-Michel Bollé à Redon pour une lecture-performance.

Le mercredi 20 à Lorient en soirée à la Librairie Comme dans les livres pour une lecture de quelques extraits de Entre les lignes et une rencontre-signature.

Si vous n’avez pas encore ce merveilleux petit livre qu’est Entre les lignes, conversation croisée construite autour du rapport à l’enfance et à l’écriture… eh bien vous pouvez le trouver chez Librairie Comme dans les livres, Librairie Rendez-vous N’importe Où, Librairie Libellune, Librairie Quilombo, Librairie Comptines, Librairie Gréfine – La Rochelle, Jeux Bouquine, Librairie M’Lire Laval, Librairie Recrealivres, Librairie La Courte Echelle, Liliroulotte, L’Ivresse Des Mots.

Ou en vente directe, dans le Magasin de Benoît : https://lemagasindebenoit.bigcartel.com/pr…/entre-les-lignes

L’automne sera chaud…

Quand c’est l’automne, on sort des livres… mais on sort aussi de son bureau pour aller à la rencontre des lectrices et lecteurs.

Demandez le programme !

Le 7 octobre, je serai à Nantes pour la soirée de lancement de la fabuleuse Cabane bleue. Ce sera au Hopopop Café. Merci à Sarah et à Angela pour m’avoir embarqué avec elles dans cette fabuleuse aventure.

17 h
Accueil au Hopopop Café, 4 allée du Port Maillard, Nantes
(ligne 2 du tramway, arrêt Bouffay)

17 h 30
Présentation de la cabane d’édition et de son équipe de choc !

18 h 30
Soirée de lancement de La cabane bleue ! Apéritif, papote, partage et bonne humeur

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Le 11 octobre je serai avec Laurent Richard à Paris pour une rencontre autour de Nanaqui, une vie d’Antonin Artaud. Avec Fantazio (performance poétique à 19h) et les éditions Prairial, qui viennent de republier Les nouvelles révélations de l’être. Ce sera à la librairie Quilombo. Merci à Fred pour son accueil.

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En novembre, avec l’ami Thomas, nous partons en tournée en Bretagne pour notre lecture-performance Entre les lignes. Entre les lignes est aussi devenu un livre… paru chez Cavale éditions. Tu peux le commander chez ton libraire ou par ici. Et pendant la tournée avec Thomas, on en aura plein nos poches.

Tournée entre les lignes

Du 12 au 20 novembre, nous serons à Rennes, Muzillac, Peillac, Baden, Pénestin, Redon et Lorient.

Tout début décembre, eh bien ce sera le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil. Je viendrai principalement pour la Cabane bleue dont j’ai parlé plus haut et pour les éditions de la Gouttière, pour la parution du troisième et dernier tome de La Pension Moreau.

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Et pour la fin de l’année, du 5 au 7 décembre je serai au Salon du livre jeunesse de Ploufragan (22). Je retourne là-bas avec beaucoup de plaisir. Une équipe au top et de belles rencontres en perspective. Et une pléiade d’autrices et d’auteurs talentueux et sympathiques… Laurent Richard (encore lui), Thomas Scotto (eh oui), Andrée Prigent, Hervé Le Goff, Alex Cousseau…

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A la folie, épisode 2

Il y a quelques années, j’avais proposé à Paola Grieco, alors responsable éditoriale de Gulf Stream éditeur, un nouvel abécédaire pour sa collection Et toc ! dans laquelle nous avions déjà publié un titre sur le développement durable, écrit avec Sylvie Muniglia, livre aujourd’hui épuisé, nommé Vers un monde alternatif.

Un abécédaire sur la folie… Rien que ça… Le but n’étant aucunement d’être exhaustif. Ne pas faire le tour de la question mais proposer quelques pistes.

Je l’ai retrouvé dans mes archives. Le livre n’a jamais existé parce que la collection s’est arrêtée. Mais le chantier était presque achevé.

Vous y piocherez peut-être des choses, ici ou là.

Aujourd’hui les lettres D à H. La suite au prochain épisode…

 

D comme Drogue

La consommation de substances psychotropes, c’est-à-dire qui modifient le comportement (perception, sensation, humeur, conscience), qu’elles soient légales ou illégales, naturelles (alcool, haschich) ou chimiques (cocaïne, héroïne, LSD), peut altérer le fonctionnement du cerveau et mener à l’apparition de psychoses.

Le LSD, puissant hallucinogène chimique, a été largement utilisé dans les années 50 à 70 par la contre-culture américaine et diffusé dans les milieux de la musique et du cinéma. Les chantres du mouvement psychédélique en faisaient grand usage. La consommation du LSD a été interdite aux États-Unis et en Angleterre dès le milieu des années 60. On donnera deux exemples célèbres pour montrer les effets désastreux de cette substance, au niveau psychique.

En 1968, Syd Barrett est exclu du groupe Pink Floyd en raison de ses comportements trop instables dus à la consommation massive de LSD. Après quelques enregistrements en solo, il prend sa retraite en 1975 (dès 29 ans donc) et vit reclus, en ermite, jusqu’à sa mort en 2006. Dépressif à cause du LSD ? Difficile à prouver. Surtout que de nombreuses infos contradictoires sur Barrett entretiennent la légende. Mais enfin, on peut penser qu’il a tout de même fichu en l’air une sacrée carrière potentielle, non ?

Idem ou pas loin pour Brian Wilson, le leader des Beach Boys. Après le succès colossal de Pet sounds, album mythique dans lequel les californiens rendent même les Beatles jaloux, Brian Wilson envisage d’enregistrer son chef-d’œuvre. Surviennent alors pour lui plusieurs décennies de dépression profonde et de séjours en psychiatrie. Smile sera finalement enregistré au début des années 2000, après une grande partie de vie qui s’apparente à une traversée de l’enfer. Avant de sombrer, Wilson était un grand consommateur de LSD. CQFD. Alors après de si beaux gâchis, prends garde à toi. Drogue et folie font souvent bon ménage.

 

E comme Électrochocs

L’idée d’utiliser le choc électrique pour soigner des malades atteints de certains troubles mentaux est venue au neuropsychiatre italien Ugo Cerletti (1877-1963) en visitant les abattoirs de Rome. Certains médecins ont de drôles de passe-temps, tout de même ! Pour mettre à mort les animaux sans qu’ils souffrent, on fait passer en effet un violent courant électrique dans leur tête. Ils perdent alors connaissance. Eh oui, avant de les manger, il faut bien tuer les bêtes…

Chez l’animal comme chez l’humain, l’électrochoc produit une forme de coma. On provoque artificiellement une crise d’épilepsie. Et cette décharge électrique permettrait apparemment d’« apaiser » certains patients.

Dans des pathologies telles que les dépressions profondes, la technique est rapidement adoptée, la pharmacopée de l’époque étant encore assez pauvre en termes d’antidépresseurs. Des résultats sont constatés. Une amélioration à court terme pour quelques patients, même si la méthode est violente par ailleurs, et présente des effets secondaires, notamment sur le fonctionnement de la mémoire et des fonctions cognitives. De plus, la sismothérapie (non scientifique des électrochocs) n’est pas forcément prescrite à bon escient. Apparemment, dans certains hôpitaux, elle sert davantage à punir des patients récalcitrants qu’à les soigner. La méthode est décriée souvent, à partir des années 70, abandonnée presque, considérée comme barbare, interdite même dans de nombreux pays.

Aujourd’hui rebaptisée plus « poétiquement » électroconvulsiothérapie, pour éviter d’employer des mots qui fâchent, l’ECT est toujours prescrite en France par exemple, dans certaines formes graves de dépressions, quand les médicaments se sont révélés inefficaces. Sa pratique est davantage réglementée qu’elle ne l’a été. Le patient subit en effet l’ECT sous anesthésie générale et doit donner son consentement pour recevoir ce type de traitement.

F comme Fanatisme

Le fanatique est-il fada pourrait demander légitimement un Marseillais ? Sans doute un peu, voire beaucoup, mais pas au sens psychiatrique en tout cas. Le fanatisme n’est pas référencé dans les dictionnaires de médecine comme une maladie mentale. Pourtant, entre fana et fada, il n’y a qu’un pas. Et fanatique vient du latin fanaticus qui peut signifier « inspiré, en délire ».

On le lit chaque jour dans les journaux, et depuis longtemps, le fanatique est prêt à tout, au nom d’une idéologie ou d’une religion. À tout, c’est-à-dire à tuer par exemple et à mourir aussi. Du côté de ceux qu’on surnomme aisément les fous de dieu, on pensera aux Talibans ou aux islamistes radicaux peut-être, mais l’histoire est jonchée d’actes terribles qu’on peut attribuer au même genre d’individus, même si ces derniers portent d’autres noms. La volonté d’imposer telle ou telle religion a souvent débouché sur des massacres qu’on peut attribuer à des fanatiques. Dans Tuez-les tous, essai au titre évocateur paru en 2006, les historiens Elie Barnavi et Anthony Rowley passent au crible une période s’étendant du VIIe au XXIe siècle. On y retrouve les Croisades, le massacre de la Saint-Barthélemy ou plus près de nous, les actions d’Al Qaïda et de Ben Laden.

Manipulation mentale. Lavage de cerveaux. Bourrage de crâne. Endoctrinement. Quand il s’agit d’asseoir le pouvoir d’un despote ou d’imposer une religion, parfois les deux à la fois, l’humain ne montre pas son meilleur profil. Certains sont prêts à tout pour créer des bombes humaines. La question qui brûle les lèvres est la suivante : Peut-on fabriquer des psychopathes ? D’une certaine façon, on peut répondre par l’affirmative. Le fanatique n’a pas toute sa tête. Une partie de son cerveau ne lui appartient plus. C’est un fada !

 

F comme Fête des fous

Les Fêtes des fous apparaissent dès les premiers siècles du Moyen Âge. Au même titre que le carnaval, elles sont les héritières des Saturnales de l’époque romaine. Ces rites d’inversion permettent le défoulement. Elles ont lieu entre le 17 et le 23 décembre de chaque année. Les clercs et les membres du bas clergé commencent par élire un abbé des fous. On boit, on chante des psaumes grotesques. On choisit ensuite dans la foule un évêque ou un pape des fous puis l’élu est mené chez lui perché sur un tonneau ou sur un âne.

La Fête des fous investit les cathédrales. On mange du cochon sur l’autel. Les rituels religieux sont parodiés. Suit un grand défilé dans les rues, copieusement arrosé. En 1451, le chapitre d’Évreux menace : « Nous défendons, sous peine d’excommunication que toutes personnes ecclésiastiques dépendant de nous exercent dans notre église n’importe quelles facéties, insolences ou impudicités, jeux déshonnêtes. » Il y a des choses avec lesquelles on ne plaisante pas. Malgré ces interdictions, les Fêtes des fous perdureront un moment.

Au XIXe siècle, certaines gravures en attestent, des bals sont organisés une fois par an dans plusieurs établissements psychiatriques parisiens. Le bal des folles de La Salpêtrière fait même apparemment se déplacer quelques journalistes. On n’est plus ici dans l’inversion des rôles du type carnaval mais bien dans un hôpital transformé pour quelques heures en salle de bal au milieu de laquelle les patientes, costumées, bénéficient d’une certaine liberté. L’écrivain Maxime Du Camp, ami de Flaubert, se rappelle avoir assisté à l’un de ses bals, à la Salpêtrière : « Une autre fois, j’ai assisté à un bal costumé donné aux folles ; on leur avait ouvert le magasin aux vêtements, et elles étaient coiffées selon leur goût, en marquise, en laitière ou en pierrette. Généralement, la folie des femmes est bien plus intéressante que celle des hommes ; l’homme est presque toujours farouche, fermé, obtus ; il raisonne même dans le déraisonnement ; la femme, qui est un être d’expansion universelle, exagère son rôle, parle, gesticule, raconte et initie, du premier coup, à tous les mystères de son aberration. » C’est curieux de lire ces lignes. On les croirait revenues d’un âge préhistorique. Et les hommes sont comme ça. Et les femmes sont comme ça. Un peu sexiste, non, ce Maxime Du Camp !

 

F comme Folie

Quel intérêt y a-t-il, dans un abécédaire consacré entièrement à la folie, à proposer une entrée folie ? Alors, hein, quel intérêt ? Eh bien figure-toi qu’ici, il sera question d’architecture et non de médecine. Ceci explique cela.

Apparues au XVIIe siècle et construites principalement au XIXe, les folies sont des maisons édifiées en périphérie des villes par les plus riches. Elles se caractérisent par leur extravagance architecturale et un sens affirmé de la fantaisie. Ce sont des maisons de campagne, dédiées au divertissement de ceux qui ont les moyens. Elles renferment des boudoirs, des salles de bal, des jardins audacieux. Des demeures extravagantes, donc folles en quelque sorte.

Mais dans le domaine de l’étymologie, les historiens de la langue ne sont pas tous d’accord. Et les dernières recherches dans le domaine montrent que Furetière a sans doute fait fausse route au XVIIe dans son dictionnaire. Il écrit en effet : « Il y a (…) plusieurs maisons que le public a baptisées du nom de la folie, quand quelqu’un y a fait plus de dépenses qu’il ne pouvait, ou quand il a bâti de quelque manière extravagante.  » Mais en définitive, il y a de fortes chances, comme l’écrit Alain Rey dans son Dictionnaire de la langue française que le terme soit rattaché à celui de feuillée (abri de feuillage) et non pas de fol. La folie, ce serait donc plutôt un endroit où l’on se cache, se dissimule, pour être à l’abri des regards et entretenir par exemple des relations adultères. Folie est un faux ami. C’est vrai que dans Les liaisons dangereuses, roman emblématique du libertinage paru en 1782, il est question de ces drôles de maison.

Les folies ont laissé quelques traces dans le présent. Le quartier de la Folie-Méricourt par exemple, situé dans le nord du XIe arrondissement de Paris, porte le nom d’une luxueuse propriété de campagne construite par un certain Méricourt et rattrapée finalement par la ville.

 

F comme Frame Janet

En 1990, la réalisatrice néo-zélandaise Jane Campion tourne Un ange à ma table, son deuxième long-métrage. Il s’agit de l’adaptation de l’autobiographie d’une de ces auteures de prédilection, Janet Frame (1924-2004). Le film permettra à un large public de découvrir la vie et l’œuvre d’une femme dont le destin a été malheureusement lié de très près à la psychiatrie et aux dérives de cette dernière. Car s’il existe des erreurs judiciaires, le cas de l’auteure néo-zélandaise nous fait penser qu’il peut en aller de même en psychiatrie. On observe, on diagnostique et… on se trompe.

Institutrice, la jeune femme fait une dépression. Dans sa vie, un épisode traumatique évident. Elle a été marquée par la disparition de ses deux sœurs qui se sont noyées, à dix ans d’intervalle.

Internée, on diagnostique Janet Frame schizophrène. Elle restera huit ans enfermée et subira près de deux cents séances d’électrochocs. Le recours à la littérature et l’écriture de son « calvaire  thérapeutique » lui permettra d’échapper de peu à la lobotomie. Des examens effectués après sa sortie par d’autres médecins prouveront qu’elle ne souffrait aucunement de schizophrénie. Un tel parcours fait froid dans le dos.

Janet Frame raconte ce qu’elle a enduré durant ces années dans les trois volumes de son autobiographie et son expérience de la folie sert de base à l’écriture de la plupart de ses autres textes. Le roman Visages noyés, publié en 1961, est à ce titre assez saisissant. Il décrit le seul recours des fous face à la cruauté du monde : créer leur propre univers. La vision de Janet Frame est passionnante, justement, parce qu’elle n’est pas celle d’un médecin mais bien d’un malade et d’un écrivain.

En France l’œuvre de Janet Frame, restée confidentielle avant le film de Jane Campion, a été en partie publiée aux éditions Joëlle Losfeld. Quinze romans et quatre recueils de nouvelles constituent l’intégralité des textes de la néo-zélandaise mais ils ne sont pas tous disponibles en français. Janet Frame a failli à deux reprises recevoir le prix Nobel de littérature. Son œuvre singulière occupe une place grandissante dans l’histoire de la littérature. Elle est aujourd’hui, avec Katherine Mansfield, l’une des auteures néo-zélandaises les plus célèbres.

 

G comme Grossièretés

Les grossièretés et les insultes accompagnent bon nombre de pathologies liées à la folie. Le patient jure quand il se sent menacé, se révolte contre ceux qui tentent de l’entraver, etc. Un classique du genre…

En 1987, Raymond Depardon tourne Urgences, documentaire pour lequel le cinéaste s’est donné pour objectif de filmer le réel sans juger. La caméra se pose quelques mois au service des urgences psychiatrique de La Salpêtrière à Paris. Elle recueille un grand nombre de témoignages de malades. Une femme, perdue dans une démence liée à sa consommation d’alcool, réclame qu’on lui rende son enfant et les insultes fusent. Un peu plus loin, un homme amené par la police pour trouble de l’ordre public prend à parti un membre du service et lui demande comment il trouve le docteur (qui est une femme). Il déverse ensuite sur lui une longue litanie de propos salaces.

Que le malade soit délirant ou non, les insultes sont fréquentes. Surtout si l’on considère, comme le neuropsychiatre Henri Baruk, que « …le délire n’est pas un tissu d’absurdité mais l’expression de sentiments et de pensées qui concernent le fond même de l’humanité. »

Mais quand on lie folie et grossièreté, on croise vite la route d’une maladie singulière et qui a fait l’objet de quelques sketches et scènes de films comiques. Pourtant, s’il est d’apparence cocasse ou presque, le syndrome de Gilles de la Tourette (du nom du médecin qui a théorisé ce problème en 1885) peut se révéler très handicapant. La maladie est caractérisée d’abord par des tics et un manque de coordination motrice. Le patient se met ensuite, toujours involontairement, à imiter (écholalie) puis à insulter (coprolalie) son interlocuteur.

Tu sais ce qu’il te reste à faire si une grossièreté t’échappe un jour. Explique que tu es tout simplement victime de coprolalie. En plus, à défaut de passer pour quelqu’un de bien élevé, tu auras au moins l’air cultivé. Et toc !

 

H comme Handicap

On fait souvent la distinction entre handicap physique et mental mais pour trouver où placer la maladie mentale dans cette classification, il faut être précis. En effet, la confusion est aisée entre déficience intellectuelle et déficience psychique. D’autant que certaines personnes peuvent cumuler ces deux handicaps.

L’expression « handicap mental » qualifie à la fois une déficience intellectuelle (approche scientifique) et les conséquences qu’elle entraîne au quotidien (approche sociale et sociétale).

Le handicap mental se traduit par des difficultés plus ou moins importantes de réflexion, de conceptualisation, de communication, de décision, etc. On considère qu’une personne est déficiente intellectuellement si elle présente un quotient intellectuel inférieur à 69. La trisomie 21 (1 naissance sur 700) et le syndrome du X fragile (1 naissance sur 4 000 pour les garçons et 1 naissance sur 8 000 pour les filles) sont les handicaps les plus fréquents. Selon l’OMS (Organisation mondiale de la santé), le handicap mental est caractérisé par « un déficit significatif du développement intellectuel associé à des limitations de comportement adaptatif se manifestant avant 18 ans ».

La déficience intellectuelle est à distinguer de la déficience psychique. Si des maladies mentales entrent également dans le champ du handicap (la schizophrénie, certaines formes d’autismes), les troubles dont souffrent alors les patients concernent principalement la vie relationnelle, la communication et le comportement.

Toute personne handicapée, en France, peut prétendre bénéficier, une fois adulte, d’une allocation spécifique appelée Allocation pour Adulte Handicapé. Versée par la Caisse d’Allocations Familiales, elle permet de garantir un revenu minimum aux personnes concernées.

 

H comme HDT

L’hospitalisation à la demande d’un tiers ou HDT intervient lorsque le patient n’est pas en mesure de comprendre la nécessité pour lui de recevoir des soins psychiatriques. Sont nécessaires : la demande manuscrite d’un tiers et les certificats médicaux circonstanciés de deux médecins dont l’un est extérieur à la structure d’accueil. Eh oui, le malade qui décroche de la réalité ne se rend pas forcément compte de la gravité de la situation et des dangers qu’il peut causer, à autrui ou à lui-même. Ces démarches sont bien souvent entreprises par son entourage proche, sa famille par exemple. Bon, je te vois sourire là. Mais non, ôte-toi cette drôle de pensée de la tête. Tu peux toujours courir pour essayer de faire enfermer ton pire ennemi en inventant une histoire à dormir debout. Maintenant, comment ne jamais avoir de doute et se dire que parfois, il pourrait bien arriver à la médecine de se tromper ? Ce genre d’erreur a d’ailleurs beaucoup fait fantasmer le cinéma et la télévision. On peut tirer de là des scénarios dignes d’un bon vieux numéro en noir et blanc de la série télévisée Alfred Hitckock présente.

Il existe une autre forme d’hospitalisation contrainte appelée hospitalisation d’office ou HO. Elle correspond au placement d’office de l’ancienne loi de 1848. Depuis 1990, ce type d’hospitalisation est ordonné par un arrêté préfectoral et s’accompagne d’un certificat médical rédigé par un médecin extérieur à l’établissement qui accueillera le patient.

En France, 70 000 personnes sont hospitalisées sans leur consentement par an. Cette mesure concerne environ 10 % des patients et n’est donc en aucune façon la norme, même si on a beaucoup fantasmé sur la notion d’internement abusif.

Il existe donc deux grands types de malades. Ceux qui viennent de leur plein gré recevoir des soins et ceux qu’on force à en recevoir.

L’évolution des traitements et le développement des neuroleptiques, notamment dans certaines pathologies incurables comme la schizophrénie, permettent aujourd’hui d’éviter un nombre significatif d’internement. Les malades vivent chez eux et sont tenus de prendre un traitement régulier qui les stabilise et leur permet de s’intégrer davantage au reste de la population.

Benoît BROYART

A la folie… épisode 1

Il y a quelques années, j’avais proposé à Paola Grieco, responsable éditoriale de Gulf Stream éditeur, un nouvel abécédaire pour sa collection Et toc ! dans laquelle nous avions déjà publié un titre sur le développement durable, écrit avec Sylvie Muniglia, livre aujourd’hui épuisé, nommé Vers un monde alternatif.

Un abécédaire sur la folie… Rien que ça… Le but n’étant aucunement d’être exhaustif. Ne pas faire le tour de la question mais proposer quelques pistes.

Je l’ai retrouvé dans mes archives. Le livre n’a jamais existé parce que la collection s’est arrêtée. Mais le chantier était presque achevé.

Vous y piocherez peut-être des choses, ici ou là.

Aujourd’hui les lettres A à C. La suite au prochain épisode

 

A comme Aliéniste

Le vocabulaire a son importance dans l’histoire de la folie. Jusqu’au XVIIIe siècle, le fou est un insensé. Notre ami, le Petit Robert, en donne la définition suivante : « Qui n’est pas sensé, dont les actes, les paroles sont contraires au bon sens, à la raison. » À cette époque, la folie est un grand fourre-tout dans lequel on enferme (au propre comme au figuré) des tas de gens sans discernement. Des fous, sans doute, mais aussi des délinquants, des criminels, des indigents. La folie, on n’en fait pas encore une maladie.

Sous l’influence de médecins comme Pinel (1745-1826) ou Esquirol (1772-1840), aliénistes fameux, le statut de la folie va radicalement changer. Les insensés vont devenir des aliénés. La conséquence est de taille. La folie devient une maladie, avant même l’arrivée du terme de psychiatrie (au XIXe siècle). Aliéné signifie, comme le précise Claude Quétel dans son impressionnante Histoire de la folie de l’antiquité à nos jours « étranger à l’autre mais aussi à soi-même ». L’aliéné vit ailleurs, hors de lui, et a généralement de gros problèmes pour communiquer. Les aliénistes vont être les premiers également à proposer une classification précise des troubles mentaux.

Longtemps, le statut de la maladie mentale sera régi par la Loi du 30 juin 1838, dite « Loi des aliénés ». Cette dernière prévoit en effet les modalités et les lieux d’internement des malades. Deux grands principes sont édictés. L’assistance d’abord. Chaque département possédera à l’avenir un établissement public dédié à l’accueil des malades mentaux. La protection ensuite. Celle du malade par rapport à lui-même et celle de la société face au malade. Cela entraîne deux types de placements envisageables : placement volontaire et placement d’office.

Cette loi servira de référence durant près d’un siècle et demi tout de même (jusqu’en 1990), même si elle connaîtra des applications de plus en plus restreintes.

 

A comme Art brut

En 1922, le psychiatre Hans Prinzhorn publie le livre Expressions de la folie, après avoir constitué une collection de 5 000 œuvres de 450 personnes internées. Les pièces sont celles d’autodidactes ne possédant bien souvent aucune culture artistique. Intuitives, spontanées, obsédantes, les productions des malades mentaux intriguent.

Une partie de la collection du médecin sera présentée en 1937 par le régime nazi au sein d’une exposition intitulée Art dégénéré. Mais ce n’est pas pour mettre en valeur les propositions artistiques des malades mentaux. Les œuvres des internés sont montrées aux côtés de toiles de peintres modernes, tels que Chagall ou Klee. Le but ici est de ridiculiser certains artistes qui sont pourtant en train de révolutionner la peinture mais qui ne sont pas du goût du Führer.

Les productions des malades mentaux intéressent bientôt les Surréalistes, connus pour leur goût de la liberté et de la transgression. Le poète André Breton, leur chef de file, était d’ailleurs infirmier psychiatrique.

En 1948, le peintre Jean Dubuffet, proche du mouvement Surréaliste, fonde la Compagnie de l’art brut, suivi entre autres par Breton et Jean Paulhan. Il explique ainsi le but de sa démarche : « rechercher des productions artistiques dues à des personnes obscures, et présentant un caractère d’intervention personnelle, de spontanéité, de liberté à l’égard des conventions et des idées reçues. »

Certains artistes bruts entretiennent des liens étroits avec la maladie mentale, c’est le cas d’André Robillard (né en 1932) qui a fabriqué au sein de l’hôpital où il est interné depuis 1951 environ 600 fusils, en récupérant des boîtes de conserve et des dizaines d’objets de son quotidien, dans le but de « tuer la misère ». Certains sont exposés au musée de Lausanne, en Suisse, qui abrite la collection que Dubuffet a constitué sa vie durant.

D’autres artistes bruts n’ont pas été internés, même s’ils sont passés pour des illuminés aux yeux de leurs contemporains. Si tu vas à Chartres, tu admireras par exemple la Maison Picassiette. Pendant vingt-six ans, son propriétaire Raymond Isidore (1900-1964) a récupéré des débris de vaisselle dans des décharges publiques. Il les a utilisés pour couvrir tous les murs de son habitation.

Aujourd’hui, le terme d’Art singulier a supplanté celui d’Art brut. Ces productions ont droit de cité dans les musées d’art contemporain À Dicy et Neuilly-sur-Marne depuis les années 80, à Villeneuve d’Ascq depuis 1997. Aux États-Unis, la ville de Baltimore abrite également un musée consacré à l’Art singulier.

B comme Bipolaire

Emprunté à la physique, le terme bipolaire est employé aujourd’hui pour décrire des troubles de la personnalité appelés auparavant psychose maniaco-dépressive.

Durant la maladie, l’individu passe par des phases d’exaltation importante puis des phases de dépression. Hypermaniaque, il dort peu et fait preuve d’une énergie débordante. Parfois jusqu’à l’agressivité, avec des tendances paranos prononcées. C’est tendu tendu et l’entourage s’épuise. « Mais c’est cela aussi, le trouble mental : le jaillissement en geyser d’une protestation intérieure timide ou longtemps enfouie, l’expression brutale et soudaine d’un refus de se laisser dorénavant manipuler ou détruire, qui se traduisent par un décalage de ton, une hauteur de son, insupportables à des oreilles normales. » (Barbara Yelnick)

Hypomaniaque quelques jours plus tard, voilà la même personne allongée sur le canapé, abattue, se plaignant de douleurs imaginaires, sombrant dans la dépression. « Elle passait maintenant des journées entières – celles où elle parvenait à se lever – dans un fauteuil du salon, un livre sur les genoux, dont je n’étais même pas sûr qu’elle le lisait. » (Claude Yelnick)

Vu ces séances de yoyo effrénées, on peut comprendre que la maladie soit épuisante et éprouvante, pour le malade comme pour son entourage.

Sur les causes qui expliqueraient le surgissement de ces troubles, les scientifiques ne s’accordent pas, même si des thèses concordent concernant une vulnérabilité génétique et la survenue dans la vie d’un stress important, d’un événement impossible à « digérer ».

Une fois le premier épisode de troubles bipolaires installé, le patient présente des risques d’en connaître d’autres dans sa vie. Quand ? Impossible à dire et c’est bien là le problème.

 

B comme Borderline

Dans son album Robots après tout, sorti en 2005, le pétulant et tonitruant Philippe Katerine chante à tue-tête « J’suis bordeline, t’es borderline, il est borderline, nous sommes borderline… ». Tenterait-il de démontrer par la dérision l’universalité d’un état situé à la frontière, à la limite donc… de ce qui pourrait bien ressembler à la folie. C’est vrai que se démener pour conserver un certain équilibre psychique n’est pas tous les jours facile. Mais la frontière entre normalité et anormalité, elle est où docteur ? Car franchement, plus ou moins souvent, plus ou moins longtemps, temporairement heureusement, c’est sûr qu’il y a des jours où nos angoisses, nos peurs prennent le dessus, nous menant parfois à des comportements limite suspects, non ?

On peut penser comme l’inventeur de la psychanalyse, Sigmund Freud, que tous les humains sont plus ou moins névrosés, c’est-à-dire qu’ils souffrent de troubles psychiques mais restent conscients et surtout vivent dans la réalité. C’est ce qui différencie la névrose de la psychose. Dans cette dernière en effet, le patient coupe les liens avec la réalité.

Quelques petites manies sans aller jusqu’au TOC, une ou deux obsessions, tu n’en as pas, toi ? Les petites névroses, on fait avec. Il faut bien. Même pas besoin de médicaments pour les apprivoiser donc. Non mais, vas-tu rester tranquille, toi ! Couchée, névrose. Oui, c’est bien. Voilà. Tiens-toi tranquille, maintenant. Rien de grave donc ? Bah là, non, forcément.

Par contre, le terme borderline (en français, état limite) est de plus en plus souvent employé pour désigner des troubles un peu plus sévères, situés quelque part entre la névrose et la psychose. Oui mais où ? Le Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux propose cette définition : « un schéma envahissant d’instabilité dans les relations interpersonnelles, de l’image de soi et des affects, également marqué par l’impulsivité commençant chez le jeune adulte et présent dans un grand nombre de contextes ». Comme chaque fois ou presque, en psychiatrie, le diagnostic paraît périlleux à établir.

 

C comme Camisole

L’expression fou à lier, qui signifie « complètement fou », apparaît au XVIIe siècle. Elle renvoie aux pratiques répressives nées à l’âge classique, largement décrites par Michel Foucault dans son Histoire de la folie. Quand les fous sont dangereux, il est indispensable de se protéger et de les protéger d’eux-même, au besoin en les entravant.

À la fin du XVIIIe siècle, un certain Guilleret, tapissier à l’hôpital Bicêtre où sont enfermés des « fous furieux » met au point la camisole de force, veste de contention en toile solide destinée à empêcher le malade de se servir de ses bras et des ses mains. Les manches sont croisées par devant et attachées dans le dos.

Paradoxalement, cette camisole est utilisée dans le but de libérer certains malades dangereux, qui étaient jusque-là enchaînés. Cette veste remplace les fers et permet la promenade, par exemple. L’imaginaire collectif a oublié ce qu’était la première utilisation de la camisole. Pourtant, c’est bien ainsi qu’elle est décrite par Pussin, surveillant général à Bicêtre, assistant du docteur Pinel. « Je suis venu à bout de supprimer les chaînes (dont on s’était servi jusqu’alors pour contenir les furieux) en les remplaçant par des camisoles qui les laissent promener et jouir de toute la liberté possible, sans être plus dangereux. »

La deuxième partie du vingtième siècle a vu naître de nombreux médicaments neuroleptiques capables de calmer des malades très agités et de les placer dans un état voisin de la prostration. On parle dorénavant de camisole chimique. Dans certains cas aujourd’hui, quand la chimie ne fait pas effet par exemple, on utilise encore des moyens de contention en psychiatrie. Mais la légendaire camisole de force a été supplantée par des systèmes de ceintures et de bracelets qui retiennent le malade sur son lit.

 

C comme Carnaval

Une fois par an, une part de folie semble avoir droit de citer. Du moins, le déguisement et le renversement de certains codes donnent une touche de fantaisie débridée à notre quotidien trop cadenassé.

Et voici un moment que ça dure. En effet, les carnavals qui se déroulent aujourd’hui aux quatre coins du monde ont des ancêtres fameux. Dans l’Antiquité par exemple, les romains avaient leurs Saturnales, fêtes se déroulant sous l’égide de Saturne, dieu de l’agriculture et du temps. Durant ces dernières, les rôles étaient inversés provisoirement. Les esclaves jouissaient d’une relative liberté et avaient la possibilité de critiquer leurs maîtres.

Carnaval vient du latin médiéval carnelevare qui signifie « enlever la chair ». Je te vois trembler, là ? Rassure-toi. Pas d’allusion ici au dépeçage ou à d’autres horreurs de la sorte. Simplement, le carnaval est lié au calendrier. Il marque, dans le Christianisme, la dernière occasion qu’on a de manger gras (mardi gras, ça te dit quelque chose ?) avant les quarante jours de carême qui mènent jusqu’à Pâques. Pendant quarante jours, aïe, Pas un seul petit morceau de burger ou de croissant chaud, comme aurait pu écrire La Fontaine.

Sur notre planète heureusement, il y a des moments où ça disjoncte. Et si les carnavals n’ont pas tous la même tête, ils ont en commun cette volonté de renversement des codes établis et font le plus souvent la part belle au travestissement. Une façon aisée de devenir celui ou celle qu’on aurait toujours rêvé d’être.

Des femmes en hommes. Des hommes en femmes. Dunkerque semble en avoir fait sa spécialité. Les Carnavaleux déambulent dans les rues plusieurs jours durant en musique. Si tu veux avoir une idée de l’ambiance et que tu ne puisses pas aller à Dunkerque, je te conseille de regarder Karnaval, premier film de Thomas Vincent et premier grand rôle de Sylvie Testud.

Rio est également une ville carnavalesque fameuse. Pendant quatre jours, toutes les écoles de samba de la ville défilent. En 2012, pas moins de 2,5 millions de personnes ont participé au plus couru des défilés du carnaval. C’est un des grands événements touristiques du Brésil.

Maintenant, si les sifflets de la samba te saoulent et que tu veuilles offrir à ta moitié un joli cadre pour faire grandir votre amour, lorgne plutôt vers Venise. Apparu vers le Xe siècle, disparu longtemps puis recréé dans les années 70, le carnaval de la « Sérénissime » est un des plus réputés au monde.

 

C comme Charenton, etc.

Un certain nombre de lieux sont liés à la folie. Parfois, ces derniers sont devenus presque « mythiques ».

Les Petites maisons, tel est le nom d’un asile d’aliénés ouvert dans le quartier Saint-Germain-des-Prés au XVIe siècle, que La Fontaine, Voltaire ou Boileau évoquent dans leurs œuvres respectives.

Nicolas Boileau ouvre par exemple sa quatrième Satire ainsi :

« D’où vient, cher Le Vayer, que l’homme le moins sage

Croit toujours seul avoir la sagesse en partage,

Et qu’il n’est point de fou, qui, par belles raisons,

Ne loge son voisin aux Petites-Maisons ? »

Philippe Pinel (1745-1826) qui est considéré comme le fondateur de la psychiatrie officiait à la Salpêtrière tout comme Jean-Baptiste Charcot (1825-1893), connu pour ses recherches autour de l’hystérie. Étienne Esquirol (1772-1840), disciple de Pinel, inspirateur de la loi de 1838 sur l’internement, travaillait quant à lui à Charenton.

Charenton est devenu un hôpital multipolaire aujourd’hui, comme La Salpêtrière, mais ces noms restent liés étroitement à l’histoire de la folie, de grands médecins s’y étant succédés.

L’hôpital Saint-Anne constitue quant à lui un véritable quartier dédié à la santé mentale, dans le 14e arrondissement de Paris. C’est un lieu de recherche, de traitement et d’enseignement. Aujourd’hui, plus de 3 000 personnes y travaillent.

Le château de Saint-Alban-sur-Limagnole en Lozère occupe une place atypique dans l’histoire des établissements psychiatriques. Ouvert dès le XIXe siècle, il a connu un essor après l’arrivée du psychiatre catalan François Tosquelles en 1939. Cet homme est considéré comme l’un des inventeurs de la psychothérapie institutionnelle. Il a contribué à faire de Saint-Alban un lieu ouvert. Les malades pouvaient en effet sortir et se rendre librement au village à une époque. Des ateliers d’art brut ont vu le jour là-bas. Enfin, certains résistants s’y sont cachés durant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, cet hôpital qui porte le nom de François Tosquelles est redevenu un établissement classique.

C comme Conviction

Le délire est l’un des éléments qui caractérise les psychoses. Il apparaît dans un grand nombre de pathologies mentales. Le patient s’éloigne de la réalité. Il évolue à côté.

Dans son livre l’Intranquille, le peintre Gérard Garouste raconte les rapports qu’il entretient avec sa folie. L’artiste souffre en effet de troubles mentaux. Reprenant les mots d’un médecin, il avance cette définition : « Psychopathe. Qui imagine le monde à sa manière. » Un peu plus loin, il écrit également : « J’ai forgé des résistances et des abris. Je sais déserter le réel quand il est trop dur, je me laisse happer par mes idées, mes histoires. Je rentre en moi. »

Que le malade soit face à des hallucinations visuelles ou auditives comme dans la schizophrénie, que son délire soit une construction portée par son imagination ou que ce dernier soit ancré autour d’une logique implacable, comme dans la paranoïa, la conviction qui porte certains patients se révèle assez déstabilisante. La psychiatrie emploie d’ailleurs le terme de « conviction délirante » pour décrire ce type de sentiment de certitude absolue d’une idée délirante.

En 1997, Nicolas Philibert tourne un documentaire, La moindre des choses, pour capter la vie quotidienne des malades accueillis à la clinique de La Borde. Les patients sont en train de répéter avant de présenter un spectacle de théâtre. L’un d’entre eux s’avance. Face caméra, il sème le doute dans l’esprit du spectateur avec une force de conviction étonnante. Il s’interroge. Qui est fou ? Lui ou ceux qui justement l’ont jugé comme tel. Selon quels critères ? Penser l’inverse ne serait-il pas plus cohérent, justement ? Troublant !

 

C comme Cri

Cri et folie sont souvent associés, même si certains troubles mentaux sont plutôt silencieux (mélancolie, dépression). Crier, c’est sortir de soi-même, être hors de soi donc, perdre le contrôle. Et le cri est une manifestation fréquente dans certaines pathologies. C’est un des symptômes de l’hystérie par exemple, théorisée au XIXe siècle par Charcot. Dans le langage courant aujourd’hui, quelqu’un d’hystérique est une personne incontrôlable et vociférante.

En 1893, le peintre norvégien Edward Munch, considéré comme un des pionniers du mouvement expressionniste, achève une toile qui va révolutionner la peinture moderne. Intitulée Le Cri, elle présente au premier plan un personnage (homme ou femme ?) se tenant la tête à deux mains, en train de hurler. De peur, d’horreur ? Autour de lui, le paysage est déformé, contaminé par les sensations qui traversent le personnage du premier plan. Ce dernier a perdu une part de sa forme humaine.

Ce tableau occupe une place fondamentale dans l’histoire de l’art. C’est la première fois qu’on voit des sentiments, des sensations apparaître avec autant de crudité. Munch représente ici un être humain aux prises avec une crise d’angoisse face au monde moderne.

Il existe quatre versions de ce tableau. En haut d’une d’entre elles, Munch a écrit la phrase suivante : « Seul un fou peut avoir peint ceci. »

Cette toile est étroitement liée à la vie de l’artiste. Et il ne reviendra jamais à ce type de peinture. Munch relate dans son journal que l’idée de ce tableau tient à une expérience qu’il a vécue. En promenade, il s’est laissé distancer par ces deux compagnons. Il a entendu un cri, lui étant déjà plongé dans un profond état d’angoisse. Le Cri est la traduction picturale de ce qu’il a ressenti.

En 2012, une des quatre versions de cette toile a été vendue par Sotheby’s à New York pour près de 120 millions de dollars. C’est le record de vente d’un tableau aux enchères.

(La suite au prochain épisode…)

Benoît BROYART

C’est la rentrée…

Cet automne, mon programme de publication est délicieusement chargé… Voici dans l’ordre chronologique, les cinq titres que vous pourrez trouver en librairie.

Pour plus d’infos sur chaque titre, eh bien cliquez sur l’image. C’est pas compliqué !

Le 18 septembre…

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Le 20 septembre…

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Le 10 octobre…

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Le bouquet de Maurice

Maurice aime le jaune. C’est sa couleur préférée. Maurice aime les fleurs aussi. Mais pas les prétentieuses. Pas les compliquées. Maurice aime celles qui dépassent. Celles qui poussent dans les prés, les talus. Sur le bord des routes, dans les plis du goudron. Les fleurs à qui on n’a rien demandé. Celles qui font pester certains jardiniers.

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Maurice aime les fleurs qui dérangent ceux qui aiment tout ranger. D’ailleurs, Maurice n’aime pas ranger. Chez lui, c’est toujours le chantier.

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Maurice aime les ajoncs, les boutons d’or, les genêts. Quoi encore ? Arnica, aigremoine. Achillée, chélidoine. Coucou, gentiane. Jonquille, jussie. Salsifis, pissenlit. Et le cœur des pâquerettes aussi.

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Ce matin, Maurice se promène. Dans les près, les talus. Sur le bord des routes. Maurice regarde ses fleurs préférées. Elles sont toutes là. Va-t-il faire un joli bouquet pour l’offrir à sa fiancée ?

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Surtout pas. Pourtant, Maurice ferait tout pour Lucette. Décrocher la lune. Déplacer des montagnes. Sauter à l’élastique. Il ferait même de la course à pied si elle lui demandait. Il ferait tout mais pas n’importe quoi.

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La fiancée de Maurice est très jolie. Petit ventre rond. Poils gris. Maurice en est fou. Oui mais ce n’est pas une raison.

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Maurice est très timide. En réalité, Lucette n’est pas sa fiancée. Enfin pas encore. Il ne lui a pas dit qu’il l’aimait. Pourtant, son cœur bat fort. Il meurt d’envie de la câliner.

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C’est un peu compliqué. Maurice est un ours très timide et très gros. Ça ne facilite pas les choses. Même si Maurice se fiche de ce que les autres pensent. Maurice s’assoit sur le qu’en dira-t-on. Et quand un ours s’assoit…

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Alors un joli bouquet, ce serait pourtant une solution. Maurice irait trouver Lucette et lui tendrait. Il n’aurait pas besoin de parler.

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Oui mais son bouquet, Maurice le voit tous les jours quand il se promène. Et un bouquet, ça doit rester sur pieds.

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Alors Maurice est en route. Maurice est décidé. Il va tout expliquer à sa presque fiancée. Et il lui proposera de se promener dans son joli bouquet plutôt. Sur le bord des routes. Dans les près, les talus.

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Pour lui dire je t’aime, Maurice a eu une meilleure idée. Pour lui dire je t’aime sans parler.

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Cette idée, il a mis des heures à la tricoter. Pour Lucette la frileuse, un bonnet. Un bonnet multicoloré. Et pour qu’elle n’ait plus froid aux pattes, Maurice a aussi prévu une paire de chaussettes couleur cœur de pâquerette.

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Maurice aime Lucette. Et Maurice aime le jaune. C’est sa couleur préférée. Lucette aime les bonnets multicolorés, les chaussettes couleur cœur de pâquerette et les ours désordonnés. Alors pas besoin de fleurs coupées. Et pas besoin de parler.

Benoît BROYART

Commencer par balayer devant sa porte

Les semaines se suivent et les catastrophes liées au changement climatique s’enchaînent. Sur les réseaux sociaux, les images de l’Amazonie en flamme font le tour de la planète en quelques secondes et les indignations fusent. On partage. On signe des pétitions derrière nos écrans sans lever une fesse. Comment faire autrement ?

Mais comment ne pas se sentir aussi parfaitement épuisé et impuissant alors qu’on nous annonce chaque matin l’apocalypse ? Je suis fatigué d’entendre qu’il n’y a rien à faire, que l’humanité va dans le mur, qu’il nous reste 18 mois pour réagir, que la hausse des températures est plus importante qu’annoncée, etc. J’ai déjà ôté de mes amis sur FB quelques spécialistes de la fin du monde.

Comme Paul Jorion dont je suis la blog avec attention, j’appelle  bien de mes vœux la fin d’un certain monde, mais je refuse de me résoudre à la fin du monde. Parce que la fin de ce monde-là, celui de l’ultralibéralisme qu’on nous vend comme seul modèle possible et qui gangrène la planète entière, la fin de ce monde-là entraînera je l’espère la naissance d’un autre monde, et que l’humain parviendra à s’envisager avec davantage d’humilité, comme faisant partie d’un tout, un élément de la nature parmi d’autres.

Et pour cela, ça va paraître dérisoire à certains mais ce sont d’abord des gestes quotidiens dont nous avons besoin. Pour changer le monde, les mentalités, il faut commencer chacun à son échelle. Balayer devant sa porte déjà, réinterroger sa vie. Parce que du pouvoir, nous en avons au moins toutes et tous un peu, et si nous nous groupons localement, nous serons des dizaines, des centaines voire des milliers et commencerons à déplacer des montages.

Nous n’éteindrons pas les feux qui ravagent l’Amazonie mais par contre, nous pouvons… je ne sais pas moi, fonction du lieu où nous habitons, de ce qu’est notre vie quotidienne, modifier un tas de choses…

Déplaçons-nous plus fréquemment en vélo, cultivons notre potager, créons à la campagne, sur nos terrains, des zones de bzzz, des zones de non-chasse, des zones où l’on sera sûr que personne ne viendra mettre les pesticides qui nous tuent, mangeons moins de viande, et de la bonne surtout, achetée en vente directe du producteur… réduisons la longueur des circuits de nos approvisionnement, achetons local… ouvrons les fenêtres et baissons les clims… boycottons les grandes marques mortifères… laissons les hypermarchés mourir… Vaste programme !

Il se développe depuis quelques années déjà, ici et là, et j’ai la chance de vivre dans l’un de ces endroits, des dizaines d’initiatives fabuleuses, à petite échelle. Parce que l’issue est sans doute là et pas ailleurs. Parce que c’est le seul chemin possible et qu’en plus, il nous mène forcément vers davantage de solidarité, de partage. Entre êtres humains bien entendu, mais pas que, pas seulement. Avec tout le vivant qui nous entoure et dont nous dépendons.

Des pétitions, bien sûr, quand elles sont nécessaires, mais davantage de véritables engagements. Pour faire bouger les lignes, remuons-nous localement.

L’action récente de Daniel Cueff est la preuve qu’il faut commencer par la base de l’édifice si l’on veut changer le monde. Ce n’est que le début d’un très vaste mouvement. Et des exemples comme celui-là, il en existe de nombreux. Nous sommes toutes et tous les acteurs.trices du monde qui vient.

Je rencontre quotidiennement des jeunes formidables qui évoluent déjà dans un nouveau paradigme. J’ai envie d’être à leurs côtés.

Une drôle de moisson

C’était l’automne. Il restait encore quelques feuilles sur les chênes. Mais cette nuit-là, le vent souffla comme jamais. Tous les animaux de la forêt se cachèrent pour se protéger. Le ragondin rejoignit son terrier. Le hérisson fila sous un tas de brindilles et le mille-pattes se réfugia sous une pierre. Au matin, le vent se calma enfin.

Le hérisson était heureux. Il y avait un épais tapis de feuilles sur le sol. En cherchant un peu, il trouverait un abri parfait pour l’hiver. Il fut surpris de voir pour la première fois des feuilles très colorées. Des vertes, des rouges, des bleues. De quoi égayer son nid douillet. Et le mille-pattes, affamé, trouva ces drôles de feuilles à son goût.

Le lendemain, le ragondin et le hérisson se précipitèrent au chevet du mille-pattes. Leur insecte préféré était malade. Il avait mal au ventre.

Je ne sais pas ce qui m’a pris. Ce sont ces feuilles. J’aurais dû me méfier. Je me suis intoxiqué.

Le ragondin, qui était un fin observateur et connaissait bien sa rivière, lui dit alors…

J’ai regardé partout. Ces feuilles sont bizarres. Aucun arbre ne les a produites. Elles sont venues de plus haut ?

De plus haut, demanda le hérisson, intrigué ?

J’en ai déjà vu flotter dans ma rivière. Elle ont descendu le courant. Et là, avec le vent, elles sont allées partout. Une chose est sûre, nous devons nous en débarrasser.

Pendant que le mille-pattes se reposait, le hérisson et le ragondin allèrent chercher les autres animaux. Ils furent bientôt tous réunis, les gros comme les petits. Le cerf, le renard, le lièvre mais aussi le lombric qui était un grand amateur de feuilles mortes. Sans oublier les fourmis, capables de porter bien plus que leur poids.

C’est d’ailleurs une des fourmis qui prit la parole…

Ces feuilles sont mauvaises pour la santé. Le ragondin a raison. Avec le vent, elles ont dû s’envoler et se mélanger aux autres feuilles mortes.

Tout le monde se mit alors au travail, chacun prenant part au nettoyage. Les petits animaux comme les gros. Grâce à leurs efforts, la forêt serait bientôt débarrassée de ces feuilles parasites. Le ragondin montra la direction à ses amis.

Plus haut, il y a un long chemin noir. Je suis sûr que ça vient de par-là. Faisons d’abord un tas au bord de ce chemin et plaçons-le sous une grosse pierre. Nous trouverons une solution demain pour terminer notre travail. Il est déjà tard.

Quand les animaux se réveillèrent le lendemain, ils se rendirent près du grand chemin noir. Un miracle s’était produit. Le tas de feuilles colorées avait disparu. Les animaux furent étonnés.

Ces feuilles, dit le cerf, appartenaient sans doute à quelqu’un. Il les avaient perdues. Il est venu les rechercher, voilà l’explication.

C’était l’automne. La forêt était joliment teintée de brun. Tout était rentré dans l’ordre. Et les animaux purent regagner leurs logis, rassurés.

Benoît BROYART