Poucet

On aurait eu tort de penser qu’il était le souffre-douleur de ses frères. Ce n’était pas exactement ça. Pas de coups de leur part ou si peu, jamais rossé en tout cas ou si peu que c’en était insignifiant. Mais disons que sa place de cadet ne lui avait apporté aucun avantage, qu’on s’occupait très peu de lui. Il n’était pas le chouchou, ce petit dernier que l’on aurait pris soin de couver, sachant qu’après lui, le berceau resterait vide. Il écoutait beaucoup et parlait peu mais son silence passait le plus souvent pour de l’idiotie, un manque de curiosité. On ne faisait pas attention à lui. Quoiqu’il fasse, tout le monde dans la maisonnée s’en fichait. À sept ans, il était donc le dernier venu d’une fratrie abondante. Ses parents, bûcherons, passaient leurs nuits chacun de leur côté. Ils étaient trop pauvres pour ne pas partager la même couche mais ils ne se touchaient plus depuis la naissance de leur dernier enfant. De leurs corps trop serrés en effet, il ne naissait rien de bon. En tout cas, les parents avaient leur compte, les enfants ne se faisant pas prier pour arriver dès la place libérée, le plus souvent par paires. Père et mère étaient d’accord pour reconnaître que ça suffisait, qu’il y avait bien assez de cris dans leur maison misérable, un peu trop de cris même.

Âgés de sept à dix ans, les petits ne pouvaient pas les aider dans leur tâche, se tuer au travail comme eux n’hésitaient pas à le faire, courber le dos sous la charge. Ils étaient juste bon à faire quelques fagots. Encore fallait-il ne pas être trop exigeants. Ce n’était pas faute de leur avoir montré des dizaines de fois. Trop d’enfants, trop d’incapables, trop d’inutiles bouches.

Tant et si bien qu’un matin, le bûcheron dit à sa femme, un presque-sourire aux lèvres, comme s’il avait trouvé la solution à tous leurs problèmes. Des jours qu’il y réfléchissait. Et alors qu’il allait dire une atrocité, il avait l’air satisfait. Tant et si bien qu’un matin, le bûcheron dit à sa femme :

Écoute. Nous peinons à trouver assez pour nous nourrir. Il faut nous résoudre à nous séparer de nos enfants.

La bûcheronne fixa un moment son mari, horrifiée. Se séparer de leurs enfants, qu’est-ce que cela signifiait ? Comment son mari, même si depuis longtemps elle ne l’aimait plus vraiment, le supportait plutôt le plus souvent, surtout quand il avait bu, et une part de leurs misérables ressources passaient par la bouteille, parfois, comment ce père pouvait-il proposer d’abandonner leur progéniture ? Aussi inutile soit-elle. Elle les avait tous portés, nourris au sein le plus possible. Et l’autre, devant elle, sec et courbé, depuis longtemps sans charme, partiellement édenté ce qui n’arrangeait rien, parce que le travail et la misère épuisent vite, et l’autre ne pouvait pas comprendre ça. Portée dans son ventre durant neuf mois et le plus souvent, plusieurs à la fois. Elle songea surtout à son aîné, Pierre, son préféré de loin. Il était si… enfin il avait vraiment… elle l’adorait.

Tu es tombé sur la tête. Abandonner nos enfants, jamais. Trouve une autre idée mon pauvre ami.

La journée passa. C’était un jour de peine, de hache et de froid. Doigts gourds. Dos en compote. Et la famine qui guettait derrière la porte. La famine prête à les prendre comme elle les avait déjà pris plusieurs fois. Dans quelques jours, le garde-manger serait vide. Ils restait des croûtes de pain, des haricots secs et quelques sacs de pommes de terre. Bientôt, il leur faudrait presque lécher la terre battue, à la recherche de quelques miettes.

Après avoir dîné d’une soupe trop claire, une fois les enfants couchés, la même discussion entre les époux reprit. Les ventres étaient gorgés d’eau grasse, les époux nauséeux et la faim subsistait. Le bûcheron revint à la charge. Il était convaincu que sa décision était la seule envisageable et que sa femme plierait. Poucet, qui était un enfant intelligent et vif, contrairement à ce que tout le monde pensait, avait compris qu’il se tramait quelque chose de grave. L’oreille collée contre la porte de ses parents, il entendit leur discussion. Il fut choqué à son tour. Comment des parents pouvaient-ils se résoudre à abandonner leurs sept enfants ? Il était partagé entre la colère et la peur. Pas une peur franche, quelque chose d’insidieux plutôt. Ce n’était pas dans sa nature, la peur, Poucet refusait qu’elle l’envahisse. Mais entendre de telle paroles proférées par ses parents, à sept ans… La peur donc qui tentait d’entrer en lui, et une colère évidente. La bûcheronne, quelques larmes sur les joues, finit par donner raison à son mari.

J’y ai pensé toute la journée, lui dit-elle. Et je crois que nous ne pourrons pas nous en sortir autrement. C’est bien malheureux de s’y résoudre mais nos enfants sont bien la source de tous nos problèmes.

Très bien, répondit le bûcheron. Demain, nous les emmènerons au fond de la forêt, dans un coin sombre, assez loin d’ici pour qu’ils se perdent. Et dès qu’ils auront le dos tourné, nous leur fausserons compagnie.

Poucet retourna se coucher près de ses frères déjà endormis, six visages apaisés et confiants, six petits corps s’accommodant du peu qu’on leur donnait pourtant, et c’était si peu. On allait les berner et cette perspective mettait Poucet dans tous ses états. Il ne dormit presque pas cette nuit-là. Le lendemain, la famille partit en forêt sans que les six frères de Poucet ne se doutent de rien. Ingénieux, le plus jeune de la fratrie avait gonflé ses poches de cailloux blancs. Dès que les parents prirent des chemins qu’il ne connaissait pas, il truffa le chemin de petites pierres.

Quelques heures plus tard, le bûcheron et la bûcheronne abandonnèrent leurs enfants comme prévu, sans aucun regret vraiment. Un passage à l’acte prémédité, un contrat bien rempli. C’était presque effrayant de voir à quel point ils allaient faire en sorte de les oublier vite. Ils reprirent le chemin du retour, pensant égoïstement à ce que leur vie allait redevenir. Bien sûr, ce ne serait pas l’opulence, mais ils parviendraient enfin à s’en sortir tous les deux sans crever de faim. Le bûcheron et la bûcheronne rentrèrent en se tenant la main.

Sur le seuil de leur porte, en arrivant, ils trouvèrent une dizaine de pièces d’or. C’était inespéré. Par quelle magie étaient-elles parvenues jusqu’à eux ? Quel sorcier avait pu les déposer près de leur petite maison ?

Quelques jours plus tard, quand ils partagèrent en tête à tête un repas plus fourni qu’à leur habitude, éclairés par de larges bougies, parce qu’ils s’étaient privés des années durant, avaient envie, besoin d’opulence, le ventre tendu cette fois-ci mais bien rempli, sans eau grasse, la discussion reprit. Ils commencèrent à regretter leur geste. Une part de honte qu’ils avaient réussi à retenir en eux jusque-là. C’est elle qui revint à la charge en premier.

Qu’avons-nous fait ? Nous sommes des monstres, d’infâmes monstres.

Bien sûr, dit le bûcheron, mais c’est trop facile de dire ça. Comment aurions-nous pu savoir pour cet argent tombé du ciel ?

Pierre me manque tellement, se lamentait la bûcheronne. Les autres aussi bien sûr mais Pierre, lorsque je pense à lui. Et nous ne les reverrons jamais plu. Nos enfants, dévorés par des loups. Nous sommes horribles. À moins que nous allions les rechercher. Après tout, ils ne sont peut-être pas très loin de l’endroit où nous les avons laissés. Imagine qu’ils soient encore vivants. Je les entends crier la nuit quand je dors. Tu imagines. Et quand je ne dors pas, je les entends aussi appeler. Jour et nuit mes oreilles sifflent.

L’homme regarda sa femme un moment. Il était lâche. D’une grande lâcheté. Elle le savait depuis longtemps. Il avait peur de tout. Ce n’était pas le bûcheron auquel on pense, grand, charpenté, invincible. Il était tout en os, courbé et à dire vrai assez répugnant. Il avait l’allure d’un vieux rat, les dents ou du moins, celles qui lui restaient, deux grosses incisives qui lui sortaient de la bouche. Elle ne fut pas étonnée de sa réaction. Elle préféra aussi rejeter toute la faute sur lui. Seule elle ne pouvait rien faire. S’il refusait de l’aider, c’était donc lui le responsable. Le bûcheron se révéla à la hauteur de ce qu’elle aurait pu penser. Vile, bas, petit, peureux.

En même temps, la nuit dans la forêt, les bêtes rodent et à l’heure où nous parlons, ils ne respirent sans doute déjà plus. Je le regrette autant que toi ─ c’était faux bien entendu ─ mais c’est inutile de retourner sur les lieux. On risquerait d’y laisser notre peau.

C’est à ce moment-là que la porte s’ouvrit. Poucet arriva en tête avec ses six frères. Ils avaient réussi à rentrer grâce aux petits cailloux blancs. Le cadet ne fanfaronna pas. Il aurait pu pourtant s’attribuer tout le mérite. Il avait sauvé ses frères. Mais Poucet était modeste aussi, juste heureux de rentrer chez lui et d’avoir tiré ses frères d’un très mauvais pas, conscient également que ses parents avaient mal agi, même s’il ne fit jamais aucune confidence à ses frères sur le sujet. Il ne dit rien à ses parents non plus. Il n’y eut pas de félicitations ce soir-là. Quelques effusions. Pierre longtemps dans les bras de sa mère, à en étouffer presque. Et la vie reprit son cours, sans que l’incident ne soit évoqué une nouvelle fois.

*

Un mois plus tard, après quelques semaines de répit et de presque insouciance, les semaines de maigre étaient de retour. La bûcheronne et le bûcheron n’avaient pas véritablement pris la mesure de ce qu’ils avaient dans leur garde-manger. Le stupide bûcheron avait compté sur un nouveau don du ciel et rien n’était venu. Chaque matin, il avait observé le seuil de la maison mais la pierre était restée nue. Plus vite qu’ils n’auraient pu penser, la disette fut de retour et les ventres recommencèrent à gargouiller. Une partie des pièces d’or était passée également dans la descente d’un nombre important de verres. Même la bûcheronne s’était mise à boire puisqu’ils pouvaient apparemment se le permettre. La famille avait mené grand train, ou presque.

Cette fois, c’est la mère qui vint trouver le bûcheron, gênée mais décidée. Il y avait du reproche, de la haine dans ses yeux. Elle le tenait pour responsable de cette pauvreté trop tôt revenue. Comment avait-il pu être aussi naïf ? Elle rejetait toute la faute sur le pauvre homme. Caché dans un coin de la pièce, Poucet avait entendu leur nouvelle conversation.

J’enrage parfois d’être l’épouse d’un homme aussi stupide. Nous revoilà au même point. Dans quelques jours, il ne restera rien à manger. Qu’allons-nous devenir ?

Tu as raison, répondit le bûcheron, penaud. Qu’à cela ne tienne, nous partirons à l’aube demain et nous irons plus loin dans la forêt. Les enfants n’en réchapperont pas, cette fois.

Elle n’avait pas eu besoin de convaincre son imbécile de mari. Elle avait senti aussi peser sur elle son drôle de regard. Une fois débarrassés des enfants, que cet idiot n’aille pas penser qu’elle allait lui ouvrir ses bras à nouveau. Il était si répugnant. Sa face de rat. Et on savait comment les choses se finissaient à chaque fois. Elle ne voulait plus jamais voir gonfler son ventre. À quoi bon se débarrasser de ceux-là si d’autres revenaient.

Les parents avaient fait un premier pas. Ils s’étaient résolus une fois à abandonner leurs enfants. Et bien souvent, c’est le premier pas qui coûte. Ils envisageaient de se séparer de leurs enfants sans trop de remords maintenant. Puisqu’il le fallait et qu’ils n’avaient pas d’autres choix. Cette fois, ils réussiraient. Poucet, derrière la porte, fut horrifié d’entendre de telles paroles. Par le trou de la serrure, il avait pu observer aussi leurs visages. Il y avait vu très peu d’émotions. Il se fit une promesse à lui-même. Comme la dernière fois, les enfants reviendraient, si lui parvenait à trouver une solution avec ses frères pour rentrer. Mais il comptait bien aussi réfléchir à une vengeance pour plus tard. Une fois que lui et ses frères auraient retrouvé le chemin de la maison, il réserverait à ces deux sans cœurs un sort mérité, un mauvais sort, le mauvais sort qu’ils méritaient. Il en parlerait à ses frères plus tard. Ils trouveraient quelque chose, une leçon à leur donner au moins, et le bûcheron et la bûcheronne regretteraient leur geste.

Le lendemain matin, toute la famille partit en forêt sous prétexte de ramasser des champignons. C’est vrai que le temps s’y prêtait. Depuis plusieurs jours, soleil et pluie alternaient. Le plus jeune de la fratrie n’eut pas le temps de trouver des petits cailloux et de remplir ses poches avant de partir cette fois-ci. Il mit du pain sec à la place. Il laissa tomber de petits morceaux sur le chemin dès qu’ils furent en terrain inconnu, dès qu’ils furent loin de la maison.

Et quelques heures plus tard, quand tout le monde se fut enfoncé suffisamment dans la forêt, les parents disparurent comme ils l’avaient prévu, sans qu’aucun enfant ne s’en aperçoive. Ces derniers furent bernés une seconde fois. Il commençait à faire froid et la nuit tomberait bientôt. Poucet se tourna alors vers ses frères pour les rassurer.

L’obscurité sera bientôt là, c’est vrai. Mais je sais comment sortir de la forêt et rentrer chez nous.

Ils se souvinrent que la dernière fois, leur petit frère qu’ils prenaient pour un idiot les avaient tirés d’affaires ? S’en remettre à lui leur parut naturel. Docilement, sans poser de question, ils le suivirent.

Mais Poucet s’aperçut vite de son erreur. Le pain avait été mangé par les animaux de la forêt. Du chemin tracé pour rentrer, il ne restait aucune trace. Autour d’eux, s’étendait une forêt épaisse et de plus en plus sombre. Des arbres immenses et intimidants de toutes parts. Des cris d’animaux résonnaient. Celui du loup entre autres, la meute était proche peut-être, affamée, à la recherche d’une proie facile. L’aîné, ce Pierre tant adoré par sa mère, fondit en larmes. Et les autres se mirent à trembler. Si l’aîné craquait, c’est qu’il était temps pour eux de s’effondrer. Aucun espoir n’était possible. Poucet, lui, resta droit et ne perdit pas sa contenance. Il était inutile de paniquer. Il regarda autour de lui, cherchant une solution.

Qu’à cela ne tienne, dit-il à ses frères. Je vais grimper au sommet de ce hêtre. Regardez comme il est haut et droit. Quel bel arbre ! D’où nous sommes, je ne vois même pas la cime. Je suis assez habile et j’ai une bonne vue. Quand je serai en haut, j’apercevrai sûrement la bordure de la forêt, une habitation. Pas la nôtre bien sûr, mais nous trouverons peut-être un refuge pour la nuit au moins, en attendant de reprendre le chemin qui nous mènera chez nous. Cette fois, croyez-moi, nos parents ne s’en tireront pas comme ça.

Poucet entreprit de monter en haut de l’arbre, sous le regard apeuré des six autres. La fratrie était dans un état de tension intense. Et si par malheur, ils se faisaient manger par les loups ? Et si Poucet dégringolait de son perchoir et se fracassait la tête par terre, que deviendraient-ils ? Sans lui, ils disparaîtraient avant le petit matin.

Sois prudent, cria Pierre, alors que Poucet montait à vive allure.

Poucet trouva les bons appuis pour gravir l’arbre immense et du haut du hêtre, il aperçut un épais panache de fumée. C’était une grande et belle maison. Ses occupants les accueilleraient pour la nuit, c’est certain. En tout cas, il fallait tenter quelque chose. Il redescendit pour faire part de sa découverte à ses frères.

Nous sommes sauvés mes frères, dit-il. Si nous suivons la bonne direction, dans moins d’une heure, nous serons à l’abri.

Une fois Poucet redescendu de son perchoir, la fratrie se remit en marche, confiante. Et une heure plus tard, au cœur de la nuit, ils arrivèrent en effet devant une belle et grande maison. Ils frappèrent à cette porte sans hésiter.

*

Quand la dame ouvrit la porte et découvrit les sept enfants perdus, sur le perron, ce ne fut pas un grand sourire qui illumina son visage. Elle grimaça plutôt, embarrassée, et quelques gouttes de sueur perlèrent même à son front. La femme était grosse, pâle et essoufflée. Elle parla la première. En face d’elle, les enfants firent leur plus beau sourire. Ils étaient un peu sales, habillés de guenilles mais elle ne pourrait rester insensible.

Que faites-vous à cette heure dans la forêt, les enfants ?

Poucet et ses frères restèrent muets. Ils n’avaient pas envie d’expliquer à cette dame que leurs parents, ces monstres, les avaient abandonnés. Comment avaient-ils pu s’y résoudre ? Eux si petits, à la merci des animaux de la nuit les plus féroces. Les enfants firent leurs yeux les plus tristes. Et la grosse dame n’eut pas le choix. Elle finit par s’attendrir et leur proposa de passer la nuit au chaud, en les mettant toutefois en garde.

Vous n’avez pas frappé à la bonne porte, mes petits. Je ne peux pas vous laisser dehors… mais c’est la maison de l’ogre ici. S’il vous découvre, mon mari vous mangera. Il n’est pas rentré encore. Il traîne je ne sais où dans la forêt. Il ne devrait pas tarder, la nuit est là et généralement, elle le précède de peu. Je vais trouver un endroit dans la maison pour vous cacher mais demain, dès que le jour se lèvera, vous partirez. Mon mari aime traîner au lit le plus souvent. Au petit matin, vous ne craindrez rien. Personne ne peut le réveiller. Ne faites pas de bruit en rentrant s’il vous plaît, nos filles dorment.

Poucet et ses frères ne se firent pas prier. Ils pénétrèrent dans la maison. La femme de l’ogre était gentille. Elle leur permit même de manger. Ici, tout respirait l’opulence. Poucet ne s’était pas trompé. Ces gens étaient riches. Après un bon repas — c’était si bon pour eux, ils mangèrent d’ailleurs jusqu’à s’en fait éclater le ventre ou presque, elle emmena les enfants au grenier. L’endroit était rempli de toiles d’araignée mais ils trouvèrent là quelques couvertures. L’ogresse leur montra une petite fenêtre, sous le toit.

Dès que le jour se lèvera, la lumière arrivera sur vous. Ainsi, vous saurez qu’il est temps de vous sauver.

La femme de l’ogre repartit et les enfants, se pensant en sécurité, s’endormirent rapidement. Tandis que ses frères continuaient de ronfler, Poucet fut réveillé une heure après par un grand claquement. Il se rapprocha de la porte et y colla son oreille, comme il avait pris l’habitude de le faire chez lui quand ses parents discutaient. Poucet avait compris ça. Il fallait toujours être aux aguets. L’ogre était dans la maison et Poucet entendit tout. L’homme faisait les cent pas, cherchant apparemment quelque chose.

Tu essaies de me raconter des salades, femme. Ça sent la chair fraîche ici. Et mon odorat ne me fait jamais défaut. Dis-moi, tu m’as réservé une surprise ?

C’est sans doute l’odeur de tes chères filles.

L’odeur de mes filles, je la connais pas cœur. Je les respire chaque jour. Plusieurs fois même. Et je sais faire la différence. J’ai l’impression que tu me caches quelque chose. Tu ne me cacherais pas quelque chose ? Je te déconseille de te payer ma tête.

Non mentis la femme de l’ogre, je ne te cache rien, je te le promets. Tu peux me faire confiance.

Elle voyait déjà l’ogre dévorant les pauvres enfants un par un, les mâchant en faisant d’infâmes bruits de bouche, les petits corps rendus muets par la peur, elle impuissante devant le carnage. Quand il était en proie à ses pulsions, rien ne pouvait arrêter son mari. Impossible de lui faire entendre raison.

J’en aurai le cœur net. Et si tu m’as menti, gare à toi.

L’ogre continua à explorer chaque pièce de la maison, regardant sous les meubles, ouvrant les portes des placards.

Par ici, non. L’odeur est moins forte. Ici peut-être ? Je refroidis je crois.

La femme de l’ogre ne put rien faire. Elle lui proposa d’aller se coucher, en vain. Poucet observa la fenêtre sous le toit. Mais cette dernière était trop petite pour qu’ils puissent s’y faufiler. Ils étaient pris au piège. L’ogre les trouverait tôt ou tard et les mangerait. Il aurait pu décider de réveiller ses frères. À sept, peut-être auraient-ils pu faire front ? Mais à bien y penser, c’était sans espoir. C’était peine perdue. Que pèsent sept petits corps d’enfants face à une montagne cruelle de muscles et de graisse ?

Ça sent la chair fraîche, te dis-je. Inutile de me mentir répétait l’ogre. Je trouverai. L’odeur vient du grenier ajouta-t-il, la bave aux lèvres. Je crois que j’ai trouvé. C’est le seul espace où je ne suis pas allé.

Mais tu divagues, mon pauvre ami. Au grenier, quelle drôle d’idée.

Poucet recula au moment où l’ogre ouvrit la porte. La montagne de graisse et de muscles lui fit face. L’ogre, satisfait, d’un regard pesant les trésors de chair fraîche disposés devant lui, sourit.

Vous êtes là, mes jolis. Je le savais bien.

Les frères de Poucet se frottèrent les yeux, réveillés en sursaut par la grosse voix du mangeur d’enfants. Ils étaient pris au piège et ils en restèrent pétrifiés. Pour la première fois, Poucet s’inquiéta. Il eut peur même. Il serait difficile de se sortir d’une aussi mauvaise passe. Pourtant, au fond de lui, une petite capsule d’espoir subsistait. C’est ce qui faisait sa force aussi, cette capacité qu’il avait à ne jamais désespérer tout à fait, à se dire qu’il trouverait toujours une issue, qu’il le fallait.

Vous êtes un mets de premier choix mais il est tard, lança l’ogre. Je n’ai pas toujours cette chance et je ne voudrais pas vous manger trop vite. Vous méritez d’être mijotés. Aussi, je vous mangerai seulement demain, après vous avoir cuisinés aux petits oignons. Que dites-vous de cela ?

Poucet et ses frère regardaient l’ogre, horrifiés. Aucun mot ne sortait de leur bouche.

Suivez-moi sans faire de bruit, futur repas, mon excellent futur repas. Mes filles sont endormies et je n’ai pas envie de les réveiller. Mes filles. Mes trésors.

Pour les avoir près de lui, l’ogre enferma Poucet et ses frères dans une chambre située juste à côté de celle de ses filles. Cette pièce était l’exact reflet de la chambre des petites princesses.

Rien n’est trop beau pour mes filles, ajouta l’ogre. Elles ont une chambre en double. Deux fois la même. Je sais, je suis un père faible parfois et je cède à leurs caprices. La même pièce, en double, parce que ces demoiselles n’aiment pas toujours jouer dans le même espace et qu’elles ont des goûts de luxe.

Les filles de l’ogre dormaient la bouche entrouverte. Elles étaient sept dans un grand lit et portaient de petites couronnes sur la tête. Une fois le futur repas de l’ogre bouclé à double tour dans la chambre jumelle, les frères de Poucet s’endormirent, épuisés. Poucet ne ferma pas l’œil de la nuit. Il réfléchit un long moment et une nouvelle idée lui traversa l’esprit.

*

Peu de temps avant l’aube, Poucet parvint à s’extraire de la pièce sans réveiller ses frères. Il ouvrit la porte de la chambre en glissant dans la serrure une petite tige métallique qu’il avait trouvée sous le lit. Ce devait être un morceau d’aiguille à tricoter. Parfois, le destin place de bons outils sur votre chemin. Poucet entra dans la chambre des filles de l’ogre. Elles dormaient à poings fermés. Il prit leurs couronnes une par une et prit soin de fermer leur porte à clé avant de partir. il plaça les couronnes sur les têtes de ses frères, boucla la porte de la chambre des garçons avant de se glisser lui aussi dans le lit. Il ferma les yeux et fit semblant de dormir.

L’ogre se leva affamé. Il avait tellement faim qu’il s’était réveillé tôt, dès l’aube. Un peu avant même. Il n’y tenait plus. Ces petits corps si tendres, il en avait rêvé toute la nuit.

J’ai une faim de loup. Il faut que je mange de la chair fraîche hurla-t-il. Je ne prendrai pas le temps de les cuire, tant pis. Je vais les manger tout cru. Maintenant.

La femme de l’ogre ronflait encore quand son mari apparut sur le palier où les deux chambres contiguës étaient disposées, les chambres jumelles. La faim le tiraillait. Il ouvrit la porte de la pièce où dormaient Poucet et ses frères, mais quand il s’approcha du lit, il s’arrêta net et il prit la fratrie de Poucet pour ses filles à cause des couronnes.

La faim me rend fou, vraiment. J’ai dû me tromper de chambre.

Poucet, rassuré, sentit l’ogre reculer. Le monstre quitta la pièce. Il poussa la porte de la pièce voisine. Ses filles, sans leurs couronnes, n’eurent pas le temps de le mettre en garde ni de l’arrêter. Le monstre dévora ses propres enfants. Il s’aperçut trop tard de son erreur, alors qu’il croquait la cadette. L’ogre tomba alors sur le sol. Le grands corps, en s’écroulant, fit résonner tous les murs de la maison. Dépité, pleurant à chaudes larmes, hurlant son malheur.

Qu’ai-je fait ? Je suis un monstre !

Pendant ce temps, Poucet réveilla ses frères et la fratrie quitta la maison de l’ogre sur la pointe des pieds.

Suivez-moi, cria Poucet une fois dehors. Nous sommes sauvés pour cette fois. Mais il faut vite nous cacher. Si l’ogre nous retrouve, nous ne lui échapperons pas.

Les sept frères partirent en courant à travers la forêt. Cette dernière était moins effrayante le jour. Ils étaient perdus, c’est vrai, leurs parents les avaient abandonnés. Mais ils venaient surtout d’échapper aux griffes de l’ogre. Pour le moment, il leur fallait juste trouver une bonne cachette. Une heure plus tard, Poucet découvrir un gros rocher plat et la fratrie se précipita dessous.

Dans la maison ensanglantée, le drame continuait de se jouer. La femme de l’ogre venait de se lever. Elle découvrit son mari, à genoux sur le sol, pleurant, le nez couvert de morve. Elle ne l’avait jamais vu dans un tel état.

Qu’ai-je fait ? Je suis un monstre. Comment ai-je pu manger mes propres filles ?

Horrifiée par ce qu’elle découvrit, la grosse dame se précipita sur l’ogre et le rua de coups de poings.

Tu as raison, ma femme. Je ne vaux rien. Je suis un monstre.

Une heure plus tard, l’ogre se redressa, bien décidé à se venger. Poucet avait échangé les couronnes. S’il le trouvait, lui et ses frères, il les découperait en charpie. Laissant sa femme désespérée, couchée sur le lit souillé de ses filles, couchée dans un bain de sang, il descendit, chaussa ses bottes de sept-lieux et sortit.

*

Ne bougez pas, surtout, dit Poucet à ses frères. Ici, l’ogre ne nous trouvera pas. Le passage est bien trop petit, d’ailleurs, pour qu’il parvienne à nous attraper. Même son bras ne passerait pas. Pour l’instant, restons ici, nous sommes en sécurité.

Grâce à ses bottes, l’ogre pu parcourir chaque recoin de la forêt. Il cherchait les enfants, ces sales gosses qui allaient lui payer et ne payaient rien pour attendre, ces sales gamins à qui il avait envie de réserver une mort lente. Il prendrait soin de faire craquer chacun de leurs os au creux de ses mâchoires. Ils ne pouvaient pas être bien loin, ces sales gosses. Où avaient-ils bien pu se cacher ? L’ogre avait vite compris que le plus jeune d’entre eux était de loin le plus malin, le chef en quelque sorte, le cerveau de la bande. C’était celui-là, sans aucun doute, qui avait manigancé ce plan diabolique. Lui faire manger ses propres filles. L’ogre avait ce goût atroce qui persistait au fond de la gorge, le goût de ses petites princesses. Plus jamais leurs sourires, leurs rires, leurs voix, leurs pas dans la maison. L’ogre ne savait pas encore quel sort particulier il réserverait à Poucet mais il allait payer le prix fort.

À la fin de la journée, le monstre commença à se décourager pourtant. Il était fatigué. Bien plus que cela même. Il se sentait las, las comme jamais il ne l’avait été auparavant. La colère qui l’animait jusque-là, qui guidait chacun de ses pas démesurés, avait fini par perdre du terrain. Au lieu de cela, la tristesse l’avait envahi. C’était une tristesse sans fond, sans consolation possible, une infinie tristesse qui gagnait. L’ogre avait le cœur en miettes. On lui avait piétiné le cœur. Lui revenaient les images de l’aube où il avait mangé ses propres filles. Comment vivre avec ces images ? Épuisé, à bout de forces malgré les bottes magiques qu’il avait chaussées, il trouva un gros rocher sur son chemin. C’était un gros rocher plat. C’était l’énorme rocher sous lequel Poucet et ses frères avaient trouvé refuge. Les enfants ne firent pas un bruit dessous. Ils tremblèrent à l’idée d’être découverts. Mais rien ne se passa comme ils auraient pu le craindre, heureusement. L’ogre était si triste, il se sentait si lourd qu’il se coucha sur le rocher. Inconsolable, il ne s’endormit pas. Un sommeil plus profond le gagna, un sommeil qui n’était pas un sommeil.

Au bout d’un long temps de silence, les enfants furent surpris de ne pas entendre le ronflement du géant. Le monstre ne dormait pas. Poucet se glissa hors de sa cachette et grimpa sur le rocher. Aussi incroyable que cela puisse paraître, la montagne était bel et bien morte de tristesse, terrassée par les remords. Poucet lui enleva ses bottes. Les bottes de sept-lieux sont magiques. Entre autres pouvoirs, elles s’adaptent aux pieds de celui qui les chausse. Le cadet enfila donc les bottes et redescendit parler à ses frères.

Ne bougez pas d’ici. Faites-moi confiance. J’ai deux ou trois choses à régler mais avant que le soleil ne soit couché, vous serez de nouveau dans notre maison, je vous le promets.

Après les nombreux exploits de Poucet, les enfants n’avait aucune raison de douter de cette parole rassurante. Ils restèrent donc à attendre sous le rocher le retour de leur cadet. Pierre s’endormit même, parfaitement rassuré. Avec toutes ces émotions, les tensions retombaient et l’aîné sombra dans un profond sommeil.

Poucet revint chez l’ogre en quelques enjambées. Il toqua mais personne ne lui ouvrit. Il poussa la porte et entra. La femme de l’ogre avait disparu. Peut-être hurlait-elle dans un coin de la forêt, plus loin, cherchant une consolation impossible à trouver. Peut-être avait-elle subi le même sort que son horrible mari puisque rien ne la retenait plus ici. La maison était vide en tout cas. Le couple était riche, c’est certain. Poucet avait senti cela dès qu’il était entré chez l’ogre. La maison était bien décorée. Ils possédaient de l’argenterie. Il trouva ce qu’il cherchait, un coffre rempli d’or. Il prit ce dernier sous son bras et repartit à grandes enjambées. Il avait dorénavant toutes les cartes en mains. Les dangers étaient loin. Poucet avait la tête sur les épaules et il savait ce qu’il allait faire.

Grâce aux bottes de sept lieues, il retrouva vite sa maison. Il frappa à la porte et sa mère apparut sur le seuil. Quand elle vit Poucet seul devant elle, elle ne sut quelle contenance adopter. Le plus jeune de ses enfants ne lui laissa pas le temps d’ouvrir la bouche. Il parla le premier, révélant le contenu du coffre. Les yeux de sa mère se mirent bientôt à briller de convoitise. Elle n’avait d’yeux que pour les pièces, comme si ce n’était pas son fils qui se tenait devant elle. Poucet parla le premier et lui tendit un papier sur lequel il avait tracé le chemin allant jusqu’au rocher où ses frères étaient restés cachés.

Voici de quoi subvenir aux besoins d’une famille de huit personnes. N’ayez aucun scrupule tous les deux, j’ai trouvé ce coffre dans la maison de l’ogre. Vous pouvez considérer qu’il est tombé du ciel. Si vous faites attention, vous devriez vous en sortir.

Poucet, s’écria sa mère, prête à l’étreindre ! J’ai toujours su que de tes frères, tu étais le plus intelligent, le plus malin.

Poucet n’avait pas été habitué à de tels débordements. On ne faisait pas attention à lui dans la maisonnée auparavant. Quoi qu’il fasse, tout le monde s’en fichait auparavant, ses frères autant que ses parents d’ailleurs. Il écoutait beaucoup et parlait peu mais son silence passait le plus souvent pour de l’idiotie. Sa mère ne savait rien du tout. Elle l’avait toujours laissé de côté lui préférant son Pierre adoré, enfin adoré tout était relatif puisque l’aîné avait été abandonné comme les autres. Poucet recula. Il ne voulait pas qu’elle le touche. Surtout pas. Ses mains, ses bras… de tout son corps de mère il ne restait rien. D’elle, il ne restait rien. La mère de Poucet s’était dissoute depuis longtemps. Rien n’avait jamais existé d’ailleurs. Poucet recula. Il ne voulait pas qu’elle le touche. Il poursuivit, sans émotion.

Mais j’y mets une condition.

Laquelle, demanda sa mère ?

Voici le plan qui vous mènera jusqu’au rocher où mes six frères sont cachés. Vous irez les chercher et les choierez ensuite, les éduquerez comme vous le devez. Je reviendrai régulièrement vérifier, vous êtes prévenus. Et si ce n’est pas le cas, vous le paierez cher.

La mère de Poucet regarda son enfant. Revenu de chez l’ogre avec un coffre rempli d’or, chaussé de bottes de sept lieux, elle avait peu d’effort à faire pour attribuer à son cadet des pouvoirs magiques. Elle n’avait aucune envie de déclencher la foudre. Elle promit donc à son fils qu’ils deviendraient des parents exemplaires.

Quant à moi, ajouta Poucet. Je n’ai aucune envie de rester. Je ferai ma vie comme bon me semble mais surtout, je la construirai sans vous, loin de vos bassesses.

Le voyant s’éloigner après avoir laissé le coffre et le plan, la mère essuya une larme sur sa joue. C’était une larme de honte. Et elle venait de perdre à jamais son cadet.

Fin, intelligent, perspicace, rusé, courageux, plein de ressources, Poucet n’eut aucun mal, un peu plus tard, à convaincre le roi de l’accepter à sa cour.

Benoît BROYART

Rémunérés en salon

Ça s’agite de toutes parts sur les réseaux concernant la rémunération des dédicaces sur les salons, depuis la déclaration de Jacques Glénat.

Sans doute que le débat n’est pas le bon… Bien entendu, la dédicace est une façon pour l’auteur d’aller à la rencontre de ses lectrices et lecteurs, les salons une manière de faire sortir les autrices et auteurs de leurs bureaux, en aucun cas par contre, comme on nous le rabâche à longueur de temps, une façon de faire la promotion de nos ouvrages… Quand on voit ce qu’on gagne sur la vente d’un livre, ça ferait presque rigoler…

D’ailleurs, ils seront peut-être quelques-uns à faire bientôt comme les éditions de la Gouttière par exemple, qui paient double de droits d’auteur quand on dédicace en salon sur leur stand…

Le débat n’est pas le bon parce que ce qu’il faudrait rémunérer en fait, c’est bien le temps de présence des auteurs en salon, le temps passé derrière la table. Nous sommes des professionnels, pas des bénévoles. Et quand nous signons, quand on nous sollicite pour le faire, nous exerçons notre profession.

Je vois passer souvent, sur les forums privés, des échanges entre auteurs qui comparent tel ou tel salon en fonction du confort de l’hôtel proposé, de la qualité de la nourriture… Déplacé aussi, me semble-t-il. Péter dans la soie, boire des grands crus, je m’en contrefiche. La plupart du temps, même s’il existe de mauvais exemples, si certaines associations commettent parfois des erreurs, ne savent pas bien faire, les bénévoles présents se plient en quatre pour que nos petites personnes soient à l’aise.

Le vrai débat, le vrai combat me semble davantage être le suivant : Sur un salon, nous sommes là en tant que professionnels. A ce titre, nous avons droit à une rémunération. D’autant que certains salons pratiquent déjà ainsi.

Le métro

Nous sommes très nombreux à ramper. C’est même devenu notre unique façon de progresser. Certains se plaindront de devoir se mélanger alors qu’on trouve tant d’avantages à une telle situation. Malgré tout, il restera des gens pour dire Nous en sommes réduits à la pire des promiscuités. Ils oublient que l’époque pousse à ne pas être trop exigeant. Et puis, il y aura toujours, en chacun de nous, un irrépressible besoin de contact, de tendresse ; le désir de faire entrer un peu de l’autre dans cette enveloppe de peau qu’on avait crue jusque-là étanche. Ne plus sentir notre corps comme une poche fermée. Progresser dans un corps étranger, habiter quelques minutes à l’intérieur de quelqu’un d’autre.

Bien avant que ce type d’embarquements ne soit possible, il aurait suffi d’ouvrir les yeux pour nous rendre compte que la solution à nos problèmes relationnels se trouvait à l’intérieur des rames, alors que nous cherchions encore, chaque soir, à remonter le plus vite possible. Exténués par des journées de travail interminables, nous poussions la lourde porte vitrée conçue pour éviter les fraudes.

Elle et moi, nous ne sortirons plus de la rame. Et bientôt, c’est vous qui supplierez qu’on vous ouvre les portes pour nous rejoindre.

Nous rampons, procédant par lents glissements. Nous avons acquis, en quelques heures, l’habilité des serpents. Si le premier corps atteint ne recueille pas vos suffrages, rien ne vous empêche d’aller plus loin. C’est vrai, cela nécessite des efforts supplémentaires, mais la qualité du contact, au final, n’en est que plus évidente. Moi-même, j’ai mis un certain temps avant de trouver la femme de ma vie. J’ai d’abord passé de longues heures à écorcher ma peau sur le sol granuleux de la rame, sans espoir. Elle m’a souri au moment où j’allais renoncer. J’attendais le prochain arrêt du train, avec l’idée de m’en extraire d’un coup d’épaule, pour rejoindre la rue et mettre ainsi un terme à mon expérience souterraine. Ma main a frôlé son bras alors que je me contorsionnais et cherchais à atteindre la porte. Cette caresse, involontaire, a suffi pour qu’elle tourne son visage vers moi.

Notre relation dure depuis ce jour-là, sans que nous vivions aucun moment de lassitude. Nous parvenons même, dans cet impressionnant fouillis de membres, à conserver une part importante de notre intimité. Nous glissons l’un sur l’autre et j’ai l’impression que personne ne nous voit. Nous semblons répéter toujours les mêmes mouvements mais il n’en est rien. Chaque fois, la rencontre prend une forme inédite.

Dès la minute où je l’ai vue, j’ai senti que mes recherches prenaient fin. D’abord, nous avons passé un moment sans bouger, serrés l’un contre l’autre, avec pour seul but de conserver un grand nombre de points de contact entre nos deux enveloppes.

La pérennité de notre couple demande une attention à l’autre de tous les instants et un sens accru de l’écoute. D’où nous sommes, j’en vois souvent qui choisissent d’emprunter le métro mais continuent à se terrer en eux-mêmes, semblant déjà regretter, au moment où ils pénètrent dans la rame, un choix qui se doit d’être définitif. Ils entrent, tournent en rond un moment puis restent prostrés des heures, les yeux grand ouverts. Ils font mine de ne rien comprendre, paraissent même choqués, ce qui est un comble lorsqu’on voir la façon dont ils survivent en surface, la frénésie pitoyable avec laquelle ils jouent des coudes pour prendre la place d’un autre ou, en dernier ressort, lui marchent sur la tête. Lorsque des intrus font irruption parmi nous, la solidarité de toute la rame joue à plein. Quelques stations plus loin, les forces conjuguées de deux ou trois couples suffisent souvent pour chasser ces éléments perturbateurs. Ils repartent heureusement aussi vite qu’ils sont venus.

Oui, le métro possède une capacité d’accueil infinie mais certains ne s’y adapteront jamais. Et d’ailleurs, quels efforts seraient-ils prêts à consentir pour gagner leur place parmi nous ? Aucun. Ainsi, il est des gens qui pensent que tout leur est dû, que cela leur tombera cru dans le bec. C’est pourquoi chaque jour, de faux prétendants tentent leur chance, plus nombreux peut-être à mesure que les semaines passent, l’information circulant dans les rues de la ville. Ils s’imaginent sans doute qu’ils n’auront qu’à laisser leur charme agir, qu’une horde de partenaires attend leur arrivée depuis plusieurs semaines déjà. Ils se trompent et il faudra bien qu’ils acceptent l’idée qu’ils ne sont pas faits pour vivre parmi nous. Ils sont trop raides, leurs corps ne s’ouvriront pas. Je ne parviens pas à comprendre. Ils n’ont pourtant rien à espérer d’une carapace si épaisse. Ce qui compte, au fond, c’est qu’elle et moi continuions de glisser l’un sur l’autre. Nous défendrons la place que nous occupons depuis le début, près des strapontins. Car l’air de rien, cette situation, qui n’est pas la plus enviée, est sans doute la meilleure de la rame.

Benoît BROYART

Graine

Ils sont arrivés pendant le week-end et je n’ai rien vu. Mais le lundi matin à l’école, il y avait huit élèves de plus. C’étaient plusieurs familles, installées à l’intérieur de grandes caravanes.

Dans la cour, Nolan est resté à l’écart. Je ne sais plus comment la journée s’est déroulée exactement. Je le revois juste, son dos calé contre un des poteaux du préau. Et son regard aussi, noir profond. Ce que je sais par contre, c’est qu’à la fin de l’après-midi, j’avais envie qu’on devienne amis.

Je suis sortie de l’école en sachant que je ne rentrerais pas chez moi tout de suite. J’allais suivre Nolan. Il m’intriguait. Je voulais en savoir plus sur lui. Sur le reste de sa famille aussi. Vivre dans une caravane, comme j’aurais aimé. Nolan était singulier. Et solitaire également. Il marchait sans ses frères et sœurs.

Il ne m’a pas vue tout de suite, derrière lui. J’ai su me cacher, comme je le fais d’ailleurs dès que j’en ai l’occasion. Je suis la reine invisible. Derrière un meuble, derrière une porte. Me cacher et rester longtemps à observer. Regarder, écouter sans que personne ne s’en aperçoive. Des secrets, j’en connais des centaines. Et jamais je ne les trahis. En quelques années, je suis devenue une boîte à secrets et je garde la clé bien cachée sous ma langue.

Sur le chemin qui le ramenait chez lui, Nolan s’est arrêté à de nombreuses reprises. Il s’est baissé pour ramasser des épines de pin, des cailloux, des feuilles, des bouchons de bouteille en plastique. Que pouvait-il bien faire de tout cela ? J’imaginais de curieuses installations près de sa caravane, des sculptures minuscules et tordues. Peut-être prélevait-il ici les éléments indispensables à la réalisation d’une potion magique.

J’étais cachée derrière la haie de thuyas de madame Carles. Nolan n’aurait pas dû me découvrir. Mais il avait des yeux dans le dos. J’ai sursauté quand j’ai entendu sa voix.

– Qu’est-ce que tu fais là ? Tu m’espionnes ?

J’avais le choix entre partir en courant sans donner d’explication et m’approcher de Nolan, un demi-sourire aux lèvres. J’ai souri. Mon silence lui convenait bien. C’est ce que j’ai aimé tout de suite chez lui. Ce n’était pas un problème si je ne répondais pas à ses questions.

Alors que la lumière déclinait, nous avons marché tous les deux sans dire un mot. Il a ramassé d’autres petites merveilles par terre et j’ai eu la sensation qu’il me laissait entrer dans son secret. Je m’y suis sentie bien.

Nous étions à quelques mètres des caravanes. J’aurais aimé que Nolan m’emmène avec lui pour me présenter sa famille, me montrer comment ils vivaient là. C’était quoi, une chambre d’enfant, dans une caravane ?

Il s’est retourné vers moi. Il m’a traversée avec son regard noir profond.

– Rentre chez toi. On se verra demain si tu veux.

Je suis restée immobile. Je n’avais pas envie de partir. Nolan a fouillé un moment dans son cartable. Il en a sorti une graine et me l’a tendue.

– C’est pour toi. Plante-là dans ton jardin. Je te promets que si tu fais ce que je te dis, tu ne m’oublieras pas.

Je n’ai pas compris ce que cela signifiait mais je n’avais pas envie de contredire Nolan. Il me faisait un cadeau, je l’acceptais. Un seul mot est sorti de ma bouche.

– Merci.

De retour chez moi, j’ai planté la graine. En face de ma chambre, dans le petit jardin qui borde notre maison. Je l’ai arrosée copieusement. Mes parents sont rentrés. Ils m’ont demandé si j’avais fait mes devoirs. Et la vie a repris son cours comme si rien ne s’était passé.

*

Le mardi matin à l’école, il y avait huit élèves de moins. Ils étaient repartis pendant la nuit, disparus aussi vite qu’ils étaient apparus. À la place du campement, il restait de la boue, des traces de roue et quelques sacs poubelles.

Je n’ai pas oublié Nolan pour autant. Et même si une ou deux semaines ont suffi à ce que les autres effacent de leur mémoire le passage des gitans, j’ai gardé une place en moi pour son regard noir profond, sa démarche et la solitude qui semblait sa meilleure amie.

Je me suis souvenue de ces paroles dès que l’arbre est sorti de terre, en face de ma chambre.

Au début, c’était une longue tige verte et déjà rigide, comme celle des jeunes frênes qui s’accommodent de peu et poussent n’importe où. Puis très vite, l’arbre s’est étoffé. Chaque nuit, il a pris de l’ampleur. Nolan était un magicien. Je ne m’étais pas trompée.

Mes parents se sont étonnés, au début, de voir la tige à cet endroit. Il faut avouer que l’arbre avait rapidement pris ses aises. En réalité, il semblait se déplier plus qu’il ne poussait. Et surtout, il ne ressemblait à rien de connu. À la place des branches, de longues plumes formaient un bouquet aux couleurs multiples. Dans la graine de Nolan dormait un arbre incroyable.

Chaque jour, le phénomène prenait de l’ampleur et de l’épaisseur. L’arbre a fini par ressembler à un oiseau improbable aux ailes multicolores. De ma fenêtre, je le rêvais prêt à s’envoler.

C’est le voisin d’à côté qui a eu l’idée de le couper. Il en avait peur même s’il n’a pas voulu le reconnaître. En tout cas, quelques-unes des ailes de l’arbre atteignaient son jardin et monsieur Douste souhaitait que le phénomène cesse au plus vite.

– Et je ne vous parle même pas des racines, avait-il insisté auprès de mes parents. On ne les voit pas mais bientôt, elles abîmeront mes massifs de fleurs, c’est sûr. Je ne sais pas quelle espèce vous avez planté. D’ailleurs, je m’en fiche. Mais vous êtes responsables des dégâts que cette horrible plante pourrait causer chez moi.

Je suis restée cachée derrière la commode de l’entrée quand monsieur Douste est venu se plaindre et j’ai tout entendu. J’ai compris que les jours du merveilleux cadeau de Nolan étaient comptés. Sa différence dérangeait.

Je n’avais rien dit à mes parents sur l’origine de l’arbre. D’ailleurs, il ne m’aurait pas cru si je leur avais expliqué la vérité. J’avais gardé mon secret. Il était trop tard, de toute façon. J’allais perdre l’arbre. Il n’y avait rien à faire. Je suis allée dans ma chambre. Je me suis allongée sur mon lit et j’ai pleuré longtemps.

Un élagueur est arrivé à la maison pour en découdre avec l’arbre. Mes parents ne voulaient pas de problèmes avec les voisins. Surtout pas avec monsieur Douste. Sur son perron, ce dernier a regardé l’arbre tomber, satisfait. À peine une heure avait suffi pour tout mettre à terre. L’élagueur a placé toutes les plumes dans de grands sacs poubelles. Ils comptaient faire quoi avec, des édredons ?

Seul demeurait le tronc de l’arbre sur le sol. Il était curieux, ce tronc. Bariolé. Il portait toutes les couleurs des plumes qui avaient été piquées sur lui. C’était leur source. Un tronc multicolore. Mon père m’a expliqué qu’il comptait attendre un peu avant de tronçonner tout cela et en faire des bûches. Il avait besoin de bois pour un prochain hiver. Alors que j’avais attendu l’envol de mon arbre, il allait partir en fumée.

Les mois ont passé. Mon père n’a pas trouvé le temps de mettre sa menace à exécution. Le tronc est resté étendu dans le jardin. Il a séché. Les journées, les semaines, les mois ont repris leur cours normal, comme si rien ne s’était passé. À part moi, tout le monde a oublié l’existence de l’arbre à plumes.

*

Deux ans plus tard, il restait encore en moi une part de tristesse dont je n’arrivais pas à me défaire. Le squelette de l’arbre dormait toujours sous la fenêtre de ma chambre.

Et ils sont enfin revenus, alors que personne ne les attendait. Un matin, quand je me suis réveillée, j’ai regardé par la fenêtre de ma chambre. Le tronc avait disparu. À la place, il y avait une petite enveloppe retenue par quatre cailloux avec mon prénom inscrit dessus. Avant même de l’ouvrir, j’ai compris que Nolan m’avait laissé un message. Un seul mot était écrit sur la carte. Viens.

Mes parents étaient partis travailler. J’avais la journée devant moi. Je me suis habillée et je me suis mise à courir. Quand je suis arrivée au campement, j’ai entendu la musique. C’était une musique de fête. Une musique pour danser. Je me suis approchée discrètement.

Ils étaient cinq réunis devant une grande caravane. Nolan était penché sur son violon et cherchait à en tirer le meilleur son. Avec lui, quatre musiciens jouaient. Accordéon, clarinette, contrebasse, cymbalum.

Près d’eux, il y avait encore les outils qui avaient permis de façonner leurs instruments et quelques copaux de bois. Nolan et ses compagnons étaient venus sauver le cœur de l’arbre à plumes. Il ne partirait pas en fumée.

Je me suis assise face à eux pour les écouter. Quand Nolan a croisé mon regard, il a posé un instant son violon. Ses amis ont continué à jouer. Il m’a souri et il a placé son index sur ses lèvres.

Nolan venait de poser un nouveau secret dans ma boîte. Demain, ils disparaîtraient. Disparus aussi vite qu’ils étaient apparus. À la place du campement, il resterait de la boue, des traces de roue et quelques sacs poubelles. J’allais garder la clé de la boîte à secret bien cachée sous ma langue. À part moi, personne n’en saurait rien.

Benoît Broyart

(Texte inédit construit à partir d’une trame un brin soufflée par Judith Gueyfier et quelques-uns de ses jolis croquis, histoire de raconter aussi… l’histoire de l’arbre à plumes de Judith présente dans Auprès de mon arbre, publié chez La Maison est en carton.)

Vis ma vie d’auteur

Juin souvent, c’est le moment où l’on reçoit nos droits d’auteurs. Depuis quelques années, parce que je ne suis pas né de la dernière pluie, je me fends déjà bien souvent d’un mail adressé à mes éditeurs pour leur demander si on peut anticiper au moins l’information, à défaut du virement, pour avoir une idée de ce qu’on va gagner. Parce que c’est plus facile de s’organiser quand on sait si on a des sous ou pas et combien. C’est un peu comme cela aussi, que nous construisons notre revenu, nous qui avons cette chance inouïe de vivre de notre plume… en gagnant un pognon de dingue…

Cette année, c’est trop la fête. Milan m’annonce, parce que je leur ai demandé un peu plus tôt, un virement de 1 393 euros sur mon compte. Une somme de dingo ! Comment vais-je faire pour gérer une telle somme ? Allez, je vous donne maintenant plus de détails. Je sens que vous allez apprécier.

24 titres au catalogue en cours d’exploitation… Un auteur maison quoi, un auteur Milan… Un total de 30 084 exemplaires vendus, tous titres confondus. La classe non ? Du lourd quoi. Des cartons et des cartons de livres… Ce qui nous fait 0,046 euros par livre, soit un peu moins de 5 centimes d’euro. Ça fait un peu peur quand même.

Vous allez me dire que je ne suis pas vraiment honnête, que je ne vous donne pas tous les éléments pour que vous puissiez juger. Effectivement, certains de mes avaloirs fabuleux (1 000 euros) ne sont pas forcément amortis encore, mais c’est pas ma faute ça, c’est l’éditeur qui est chargé de la commercialisation, pas ma pomme, et on a aussi la provision sur retour de 20 % qui brouille un peu les pistes.

Mais quand même, tout ça me laisse songeur. Et je n’ai pas envie ici de stigmatiser tel ou tel éditeur. Milan comme tant d’autres, alimente la machine, abandonnent des collections entières parfois pour faire renaître quelques mois plus tard le même genre de contenus, un brin relookés, avec un nouveau concept révolutionnaire.

Dynamiter le système en place, le repenser, redistribuer, faire la nique aux flux de marchandises qui nous gâchent l’existence. Un beau programme ! Hauts les cœurs !

Les pelotes

Ce matin, j’ai tiré sur la ficelle de mon ventre.

Et toute la pelote est sortie.

C’était une pelote grise.

Une boule lourde au fond de mon ventre.

Une grosse pelote.

Avec de petits nœuds remplis de larmes.

Des nœuds épais et malheureux.

Des nœuds piquants et brillants.

C’était tout mon chagrin.

Ce matin, j’ai tiré sur la ficelle de mon ventre.

Et toute la pelote est sortie.

C’était une pelote jaune.

Une boule brûlée au fond de mon ventre.

Une grosse pelote.

Avec des cris à l’intérieur.

Une pelote bouillante.

J’ai tiré doucement pour ne pas me brûler.

C’était toute ma colère.

Ce matin, j’ai tiré sur la ficelle de mon ventre.

Et toute la pelote est sortie.

C’était une pelote bleue.

Une boule gelée au fond de mon ventre.

Une grosse pelote.

Avec un grand vide au milieu.

J’ai tiré de toutes mes forces pour faire fondre la glace.

Pour que le trou disparaisse aussi.

C’était toute ma peur.

Ce matin, j’ai tiré sur la ficelle de mon ventre.

Et toute la pelote est sortie.

C’était une pelote rouge.

Une boule coupante au fond de mon ventre.

Une grosse pelote.

Avec de petits clous dedans.

Des clous pointus et têtus.

Des clous piquants et malheureux.

C’était toute ma douleur.

Chaque matin, j’ai tiré sur les ficelles de mon ventre.

À force de tirer, toutes mes pelotes sont venues.

Tout est sorti.

Mon chagrin.

Ma colère.

Ma peur.

Ma douleur.

Benoît BROYART

Parution d’Entre les lignes

Couverture

Aujourd’hui est un jour assez important pour moi. Voilà un moment que je bassine tout le monde avec cette histoire de chaîne du livre un brin trop distendue, cette surproduction aussi qui mine la plupart des actrices et acteurs de cette chaîne, notamment les auteurs et les libraires, certains éditeurs aussi, ceux qui ne participent pas à la mise en place de montagnes de nouveautés qui servent à alimenter une machine qui s’est emballée depuis belle lurette. Tendre vers un circuit court du livre ?

Voilà pourquoi j’ai créé cette micro-structure… Cavale éditions, et que le premier titre est là, écrit avec l’ami Thomas Scotto. Les cartons sont arrivés hier et le livre est à la hauteur de mes espérances. Les précommandes sont parties ce matin. Je remercie du fond du cœur celles et ceux qui soutiennent cette initiative, sa naissance. Toutes les personnes, proches et moins proches, qui m’ont donné des coups de main. Nous y sommes. Grand merci également aux libraires qui réservent un bel accueil à ce projet. D’ici la fin de cette semaine, vous trouverez Entre les lignes dans quelques villes de France, Laval (Jeux Bouquine et M’lire), Redon (Libellune), Bordeaux (Comptines), Le Mans (Récréalivres) et d’ici quelques semaines à Pontivy (Rendez-vous n’importe où) et à Lampaul-Guimiliau (L’ivresse des mots). Ce n’est sans doute qu’un début. Libraires, si vous passez par ici, les conditions sont les suivantes pour accueillir le livre dans votre boutique : 30 % de remise. Paiement à 30 jours fin de mois. Participation de 5 euros aux frais de port et d’emballage (pour 5 ou 10 exemplaires). Le contact : cavaleeditions@gmail.com

Pour celles et ceux qui n’habitent pas près d’une de ces librairies, une seule adresse :

https://lemagasindebenoit.bigcartel.com/product/entre-les-lignes

 

 

Retour à Maldoror…

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Laurent Richard : Travail de recherche pour Maldoror et moi, à paraître chez Glénat

Dans ce nouveau roman graphique en cours avec l’ami Laurent Richard, on tentera d’embrasser au moins en partie la puissance graphique indéniable des Chants de Maldoror. Et pour ce faire, on suivra Martin, son adolescence, ses troubles… Puisque je replonge par-là à compter d’aujourd’hui pour faire avancer le scénario, voici quelques extraits du journal de Martin. Les lignes tracées par Martin seront utilisées comme une matière première, pas rendue forcément dans le corps de la bande-dessinée. C’est ça aussi, qu’est-ce que vous croyez ? Les personnages ont une vie en dehors de la fiction où ils se débattent.

*

Des corbeaux sans doute

tombant comme des cordes

raides

Mort, le ciel

Gonflé, noir de suie

*

Se détachant par paquets

Coulant à pic vers le fond

Sans possibilité de remonter

Éperdument sans lumière

Sous la surface dure

Glace épaisse et moi

Rien ne reste et tout casse

*

Vous voir peut-être soudain, les deux mains agrippant cette gorge bouchée, sans air ou presque, les deux mains qui lâchent bientôt, n’en pouvant plus de tenir ce cou. Et le corps qui s’écroule.

*

Les repas pris seul

Sans faim

Se bourrer le ventre

Faire taire

 

Nuit blanche

Depuis des mois, les parents d’Andy préparent un gros coup. S’introduire dans les locaux de la banque Jones et piller l’intégralité des réserves. Forcer la porte de derrière, désactiver les systèmes d’alarme, attaquer les coffres au chalumeau. Un programme classique qui exige du temps. Ils reviendront seulement au petit matin.

Andy est habitué à rester seul, certains soirs. Gangster est un métier exigeant. Ses parents sortent souvent en rasant les murs, de grands chapeaux mous enfoncés sur la tête. Ils portent des perruques et d’autres postiches aussi : moustaches, barbes, rouflaquettes. Personne ne doit les reconnaître.

Qu’ils soient en train de préparer un hold-up ou de se faire oublier après un casse dans une bijouterie, il faut qu’ils passent incognito. Et quand les voisins ont des soupçons sur leur profession, la famille d’Andy déménage.

Ces soirs-là, le dîner d’Andy est composé de sandwichs. Il les remplit de jambon, après avoir beurré de larges tranches de pains de mie. Andy les dévore assis dans son fauteuil, devant la télévision, en buvant des sodas. Il y a toujours un programme à regarder. C’est les films de gangsters qu’Andy préfère. Quand on a des parents dans le métier, les poursuites de voiture, les pneus qui crissent et les coups de feu qui claquent, ça vous parle forcément.

Andy se couche tard alors. Il lui arrive même de s’endormir dans le fauteuil. Ses yeux piquent et le sommeil le rattrape. La télévision tourne toute la nuit. Andy aime ce bruit de fond. C’est comme s’il y avait quelqu’un dans la maison.

Ce soir, ses parents partent vers vingt heures. Comme d’habitude, méconnaissables. S’ils n’avaient pas parlé quand ils étaient passés près de leur fils pour l’embrasser, le garçon ne se serait pas laissé faire. Andy refuse toujours qu’on l’embrasse quand il ne connaît pas les gens. Il déteste ça. Et des inconnus dans la maison, il y en a parfois. Gangsters venus faire un poker ou otages retenus dans le fond d’un placard.

Grâce à leurs déguisements parfaits, les parents d’Andy réussiront une fois de plus leur cambriolage. Ce sont des gangsters très compétents. Autrement, ils se seraient faits pincer par la police.

De l’argent, les parents d’Andy en ont régulièrement, en quantité monumentale. Pourtant, ils ont gardé des goûts simples. Pas de grande maison. Pas de grosses voitures. Pas de piscine. Passer incognito reste leur obsession. Le secret pour exercer ce métier passionnant aussi longtemps qu’ils le pourront : la discrétion.

Après leur départ, Andy se prépare sa pile de sandwichs et allume la télévision. Ce film policier est passionnant. Andy se laisse absorber par les images. Plus rien n’existe autour de lui. Les voitures défilent sur l’écran et les sirènes hurlent. Les yeux écarquillés, Andy se cramponne à son fauteuil. Jamais il n’a vu une chose pareille. On pourrait croire, tellement c’est bien fait, que la voiture des gangsters va déraper dans le salon. L’inspecteur Humphry, le héros préféré d’Andy, parviendra-t-il à attraper les bandits ?

Andy sursaute quand il s’aperçoit que la poursuite a lieu dans les rues de son quartier. Il se frotte les yeux pour s’assurer qu’il n’est pas en train de rêver. Mais il reconnaît, sur l’écran, les trottoirs où il marche tous les jours. Les façades des maisons. Ça ne fait aucun doute.

Pris de panique, il saute de son fauteuil et court jusqu’à la télévision, décidé à faire cesser ce drôle de phénomène en appuyant sur l’interrupteur. Mais quand l’écran s’éteint, c’est bien dans les rues voisines qu’Andy entend résonner les sirènes des policiers. La télé a débordé. Et Andy n’a pas le pouvoir de remettre les images à leur place.

Il entend bientôt un crissement de pneu devant chez lui et la porte d’entrée claque rapidement. Les cambrioleurs sont dans le couloir, Andy en est sûr. Il entrouvre la porte du salon pour en avoir le cœur net. Il observe la scène sans faire un geste, en retenant son souffle. À quelques mètres de lui, c’est bien les deux hommes qui conduisaient la voiture dans le film qu’Andy regardait.

Heureusement, les gangsters ne se sont pas attardés. Ils ont traversé la maison en courant et se sont échappés par la fenêtre de la cuisine. Andy se précipite pour la refermer. Il a du mal à ne pas trembler. Il les voit escalader le mur du jardin un peu plus loin.

Quand la sonnette retentit, quelques secondes plus tard, Andy s’approche de la porte d’entrée sur la pointe des pieds. Il regarde dans l’œilleton et reconnaît les uniformes des policiers. Il ouvre et se retrouve nez à nez avec l’inspecteur Humphry. Andy est embarrassé. Mais il n’a pas le choix. Il aurait bien aidé le policier mais impossible. Mentir pour protéger les bandits, c’est logique pour un fils de gangsters. Il explique donc que non, il n’a vu personne. Andy joue son rôle à la perfection et Humphry le croit sans difficulté. Brave petit va, lance l’inspecteur avant de s’éloigner, pressé.

Après la visite des policiers, tout rentre dans l’ordre. Comme si rien ne s’était passé. Mais si le spectacle est terminé, les scènes qu’Andy vient de vivre continuent de flotter dans sa tête. Andy se couche dans son lit en tremblant, sans repasser par le salon, après avoir pris soin de fermer la porte de sa chambre à clé. Il aimerait que ses parents rentrent plus tôt pour leur confier ce qu’il vient de se passer. Malheureusement, à cette heure-là, ils sont encore en train de percer des coffres-forts.

Benoît BROYART

Ouverture du magasin de Benoît

Aujourd’hui est un grand jour ! Un nouvel onglet est apparu sur le site… L’onglet Magasin. Tu cliques et paf, te voilà dans une incroyable boutique qui peut s’enorgueillir aujourd’hui de proposer à la prévente un magnifique objet unique, première production de Cavale éditions.

Le livre est sur le point de partir se faire imprimer en Bretagne, parce qu’on apprécie le commerce local. Il sera là vers le 20 juin. Y en aura-t-il assez pour tout le monde ? Le mystère reste entier. Pas sûr. Allez hop, pour toi l’heure a sonné d’inaugurer cette nouvelle petite surface commerciale et d’en faire la réclame autour de toi et au-delà.

 

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