Graine

Ils sont arrivés pendant le week-end et je n’ai rien vu. Mais le lundi matin à l’école, il y avait huit élèves de plus. C’étaient plusieurs familles, installées à l’intérieur de grandes caravanes.

Dans la cour, Nolan est resté à l’écart. Je ne sais plus comment la journée s’est déroulée exactement. Je le revois juste, son dos calé contre un des poteaux du préau. Et son regard aussi, noir profond. Ce que je sais par contre, c’est qu’à la fin de l’après-midi, j’avais envie qu’on devienne amis.

Je suis sortie de l’école en sachant que je ne rentrerais pas chez moi tout de suite. J’allais suivre Nolan. Il m’intriguait. Je voulais en savoir plus sur lui. Sur le reste de sa famille aussi. Vivre dans une caravane, comme j’aurais aimé. Nolan était singulier. Et solitaire également. Il marchait sans ses frères et sœurs.

Il ne m’a pas vue tout de suite, derrière lui. J’ai su me cacher, comme je le fais d’ailleurs dès que j’en ai l’occasion. Je suis la reine invisible. Derrière un meuble, derrière une porte. Me cacher et rester longtemps à observer. Regarder, écouter sans que personne ne s’en aperçoive. Des secrets, j’en connais des centaines. Et jamais je ne les trahis. En quelques années, je suis devenue une boîte à secrets et je garde la clé bien cachée sous ma langue.

Sur le chemin qui le ramenait chez lui, Nolan s’est arrêté à de nombreuses reprises. Il s’est baissé pour ramasser des épines de pin, des cailloux, des feuilles, des bouchons de bouteille en plastique. Que pouvait-il bien faire de tout cela ? J’imaginais de curieuses installations près de sa caravane, des sculptures minuscules et tordues. Peut-être prélevait-il ici les éléments indispensables à la réalisation d’une potion magique.

J’étais cachée derrière la haie de thuyas de madame Carles. Nolan n’aurait pas dû me découvrir. Mais il avait des yeux dans le dos. J’ai sursauté quand j’ai entendu sa voix.

– Qu’est-ce que tu fais là ? Tu m’espionnes ?

J’avais le choix entre partir en courant sans donner d’explication et m’approcher de Nolan, un demi-sourire aux lèvres. J’ai souri. Mon silence lui convenait bien. C’est ce que j’ai aimé tout de suite chez lui. Ce n’était pas un problème si je ne répondais pas à ses questions.

Alors que la lumière déclinait, nous avons marché tous les deux sans dire un mot. Il a ramassé d’autres petites merveilles par terre et j’ai eu la sensation qu’il me laissait entrer dans son secret. Je m’y suis sentie bien.

Nous étions à quelques mètres des caravanes. J’aurais aimé que Nolan m’emmène avec lui pour me présenter sa famille, me montrer comment ils vivaient là. C’était quoi, une chambre d’enfant, dans une caravane ?

Il s’est retourné vers moi. Il m’a traversée avec son regard noir profond.

– Rentre chez toi. On se verra demain si tu veux.

Je suis restée immobile. Je n’avais pas envie de partir. Nolan a fouillé un moment dans son cartable. Il en a sorti une graine et me l’a tendue.

– C’est pour toi. Plante-là dans ton jardin. Je te promets que si tu fais ce que je te dis, tu ne m’oublieras pas.

Je n’ai pas compris ce que cela signifiait mais je n’avais pas envie de contredire Nolan. Il me faisait un cadeau, je l’acceptais. Un seul mot est sorti de ma bouche.

– Merci.

De retour chez moi, j’ai planté la graine. En face de ma chambre, dans le petit jardin qui borde notre maison. Je l’ai arrosée copieusement. Mes parents sont rentrés. Ils m’ont demandé si j’avais fait mes devoirs. Et la vie a repris son cours comme si rien ne s’était passé.

*

Le mardi matin à l’école, il y avait huit élèves de moins. Ils étaient repartis pendant la nuit, disparus aussi vite qu’ils étaient apparus. À la place du campement, il restait de la boue, des traces de roue et quelques sacs poubelles.

Je n’ai pas oublié Nolan pour autant. Et même si une ou deux semaines ont suffi à ce que les autres effacent de leur mémoire le passage des gitans, j’ai gardé une place en moi pour son regard noir profond, sa démarche et la solitude qui semblait sa meilleure amie.

Je me suis souvenue de ces paroles dès que l’arbre est sorti de terre, en face de ma chambre.

Au début, c’était une longue tige verte et déjà rigide, comme celle des jeunes frênes qui s’accommodent de peu et poussent n’importe où. Puis très vite, l’arbre s’est étoffé. Chaque nuit, il a pris de l’ampleur. Nolan était un magicien. Je ne m’étais pas trompée.

Mes parents se sont étonnés, au début, de voir la tige à cet endroit. Il faut avouer que l’arbre avait rapidement pris ses aises. En réalité, il semblait se déplier plus qu’il ne poussait. Et surtout, il ne ressemblait à rien de connu. À la place des branches, de longues plumes formaient un bouquet aux couleurs multiples. Dans la graine de Nolan dormait un arbre incroyable.

Chaque jour, le phénomène prenait de l’ampleur et de l’épaisseur. L’arbre a fini par ressembler à un oiseau improbable aux ailes multicolores. De ma fenêtre, je le rêvais prêt à s’envoler.

C’est le voisin d’à côté qui a eu l’idée de le couper. Il en avait peur même s’il n’a pas voulu le reconnaître. En tout cas, quelques-unes des ailes de l’arbre atteignaient son jardin et monsieur Douste souhaitait que le phénomène cesse au plus vite.

– Et je ne vous parle même pas des racines, avait-il insisté auprès de mes parents. On ne les voit pas mais bientôt, elles abîmeront mes massifs de fleurs, c’est sûr. Je ne sais pas quelle espèce vous avez planté. D’ailleurs, je m’en fiche. Mais vous êtes responsables des dégâts que cette horrible plante pourrait causer chez moi.

Je suis restée cachée derrière la commode de l’entrée quand monsieur Douste est venu se plaindre et j’ai tout entendu. J’ai compris que les jours du merveilleux cadeau de Nolan étaient comptés. Sa différence dérangeait.

Je n’avais rien dit à mes parents sur l’origine de l’arbre. D’ailleurs, il ne m’aurait pas cru si je leur avais expliqué la vérité. J’avais gardé mon secret. Il était trop tard, de toute façon. J’allais perdre l’arbre. Il n’y avait rien à faire. Je suis allée dans ma chambre. Je me suis allongée sur mon lit et j’ai pleuré longtemps.

Un élagueur est arrivé à la maison pour en découdre avec l’arbre. Mes parents ne voulaient pas de problèmes avec les voisins. Surtout pas avec monsieur Douste. Sur son perron, ce dernier a regardé l’arbre tomber, satisfait. À peine une heure avait suffi pour tout mettre à terre. L’élagueur a placé toutes les plumes dans de grands sacs poubelles. Ils comptaient faire quoi avec, des édredons ?

Seul demeurait le tronc de l’arbre sur le sol. Il était curieux, ce tronc. Bariolé. Il portait toutes les couleurs des plumes qui avaient été piquées sur lui. C’était leur source. Un tronc multicolore. Mon père m’a expliqué qu’il comptait attendre un peu avant de tronçonner tout cela et en faire des bûches. Il avait besoin de bois pour un prochain hiver. Alors que j’avais attendu l’envol de mon arbre, il allait partir en fumée.

Les mois ont passé. Mon père n’a pas trouvé le temps de mettre sa menace à exécution. Le tronc est resté étendu dans le jardin. Il a séché. Les journées, les semaines, les mois ont repris leur cours normal, comme si rien ne s’était passé. À part moi, tout le monde a oublié l’existence de l’arbre à plumes.

*

Deux ans plus tard, il restait encore en moi une part de tristesse dont je n’arrivais pas à me défaire. Le squelette de l’arbre dormait toujours sous la fenêtre de ma chambre.

Et ils sont enfin revenus, alors que personne ne les attendait. Un matin, quand je me suis réveillée, j’ai regardé par la fenêtre de ma chambre. Le tronc avait disparu. À la place, il y avait une petite enveloppe retenue par quatre cailloux avec mon prénom inscrit dessus. Avant même de l’ouvrir, j’ai compris que Nolan m’avait laissé un message. Un seul mot était écrit sur la carte. Viens.

Mes parents étaient partis travailler. J’avais la journée devant moi. Je me suis habillée et je me suis mise à courir. Quand je suis arrivée au campement, j’ai entendu la musique. C’était une musique de fête. Une musique pour danser. Je me suis approchée discrètement.

Ils étaient cinq réunis devant une grande caravane. Nolan était penché sur son violon et cherchait à en tirer le meilleur son. Avec lui, quatre musiciens jouaient. Accordéon, clarinette, contrebasse, cymbalum.

Près d’eux, il y avait encore les outils qui avaient permis de façonner leurs instruments et quelques copaux de bois. Nolan et ses compagnons étaient venus sauver le cœur de l’arbre à plumes. Il ne partirait pas en fumée.

Je me suis assise face à eux pour les écouter. Quand Nolan a croisé mon regard, il a posé un instant son violon. Ses amis ont continué à jouer. Il m’a souri et il a placé son index sur ses lèvres.

Nolan venait de poser un nouveau secret dans ma boîte. Demain, ils disparaîtraient. Disparus aussi vite qu’ils étaient apparus. À la place du campement, il resterait de la boue, des traces de roue et quelques sacs poubelles. J’allais garder la clé de la boîte à secret bien cachée sous ma langue. À part moi, personne n’en saurait rien.

Benoît Broyart

(Texte inédit construit à partir d’une trame un brin soufflée par Judith Gueyfier et quelques-uns de ses jolis croquis, histoire de raconter aussi… l’histoire de l’arbre à plumes de Judith présente dans Auprès de mon arbre, publié chez La Maison est en carton.)

Vis ma vie d’auteur

Juin souvent, c’est le moment où l’on reçoit nos droits d’auteurs. Depuis quelques années, parce que je ne suis pas né de la dernière pluie, je me fends déjà bien souvent d’un mail adressé à mes éditeurs pour leur demander si on peut anticiper au moins l’information, à défaut du virement, pour avoir une idée de ce qu’on va gagner. Parce que c’est plus facile de s’organiser quand on sait si on a des sous ou pas et combien. C’est un peu comme cela aussi, que nous construisons notre revenu, nous qui avons cette chance inouïe de vivre de notre plume… en gagnant un pognon de dingue…

Cette année, c’est trop la fête. Milan m’annonce, parce que je leur ai demandé un peu plus tôt, un virement de 1 393 euros sur mon compte. Une somme de dingo ! Comment vais-je faire pour gérer une telle somme ? Allez, je vous donne maintenant plus de détails. Je sens que vous allez apprécier.

24 titres au catalogue en cours d’exploitation… Un auteur maison quoi, un auteur Milan… Un total de 30 084 exemplaires vendus, tous titres confondus. La classe non ? Du lourd quoi. Des cartons et des cartons de livres… Ce qui nous fait 0,046 euros par livre, soit un peu moins de 5 centimes d’euro. Ça fait un peu peur quand même.

Vous allez me dire que je ne suis pas vraiment honnête, que je ne vous donne pas tous les éléments pour que vous puissiez juger. Effectivement, certains de mes avaloirs fabuleux (1 000 euros) ne sont pas forcément amortis encore, mais c’est pas ma faute ça, c’est l’éditeur qui est chargé de la commercialisation, pas ma pomme, et on a aussi la provision sur retour de 20 % qui brouille un peu les pistes.

Mais quand même, tout ça me laisse songeur. Et je n’ai pas envie ici de stigmatiser tel ou tel éditeur. Milan comme tant d’autres, alimente la machine, abandonnent des collections entières parfois pour faire renaître quelques mois plus tard le même genre de contenus, un brin relookés, avec un nouveau concept révolutionnaire.

Dynamiter le système en place, le repenser, redistribuer, faire la nique aux flux de marchandises qui nous gâchent l’existence. Un beau programme ! Hauts les cœurs !

Les pelotes

Ce matin, j’ai tiré sur la ficelle de mon ventre.

Et toute la pelote est sortie.

C’était une pelote grise.

Une boule lourde au fond de mon ventre.

Une grosse pelote.

Avec de petits nœuds remplis de larmes.

Des nœuds épais et malheureux.

Des nœuds piquants et brillants.

C’était tout mon chagrin.

Ce matin, j’ai tiré sur la ficelle de mon ventre.

Et toute la pelote est sortie.

C’était une pelote jaune.

Une boule brûlée au fond de mon ventre.

Une grosse pelote.

Avec des cris à l’intérieur.

Une pelote bouillante.

J’ai tiré doucement pour ne pas me brûler.

C’était toute ma colère.

Ce matin, j’ai tiré sur la ficelle de mon ventre.

Et toute la pelote est sortie.

C’était une pelote bleue.

Une boule gelée au fond de mon ventre.

Une grosse pelote.

Avec un grand vide au milieu.

J’ai tiré de toutes mes forces pour faire fondre la glace.

Pour que le trou disparaisse aussi.

C’était toute ma peur.

Ce matin, j’ai tiré sur la ficelle de mon ventre.

Et toute la pelote est sortie.

C’était une pelote rouge.

Une boule coupante au fond de mon ventre.

Une grosse pelote.

Avec de petits clous dedans.

Des clous pointus et têtus.

Des clous piquants et malheureux.

C’était toute ma douleur.

Chaque matin, j’ai tiré sur les ficelles de mon ventre.

À force de tirer, toutes mes pelotes sont venues.

Tout est sorti.

Mon chagrin.

Ma colère.

Ma peur.

Ma douleur.

Benoît BROYART

Parution d’Entre les lignes

Couverture

Aujourd’hui est un jour assez important pour moi. Voilà un moment que je bassine tout le monde avec cette histoire de chaîne du livre un brin trop distendue, cette surproduction aussi qui mine la plupart des actrices et acteurs de cette chaîne, notamment les auteurs et les libraires, certains éditeurs aussi, ceux qui ne participent pas à la mise en place de montagnes de nouveautés qui servent à alimenter une machine qui s’est emballée depuis belle lurette. Tendre vers un circuit court du livre ?

Voilà pourquoi j’ai créé cette micro-structure… Cavale éditions, et que le premier titre est là, écrit avec l’ami Thomas Scotto. Les cartons sont arrivés hier et le livre est à la hauteur de mes espérances. Les précommandes sont parties ce matin. Je remercie du fond du cœur celles et ceux qui soutiennent cette initiative, sa naissance. Toutes les personnes, proches et moins proches, qui m’ont donné des coups de main. Nous y sommes. Grand merci également aux libraires qui réservent un bel accueil à ce projet. D’ici la fin de cette semaine, vous trouverez Entre les lignes dans quelques villes de France, Laval (Jeux Bouquine et M’lire), Redon (Libellune), Bordeaux (Comptines), Le Mans (Récréalivres) et d’ici quelques semaines à Pontivy (Rendez-vous n’importe où) et à Lampaul-Guimiliau (L’ivresse des mots). Ce n’est sans doute qu’un début. Libraires, si vous passez par ici, les conditions sont les suivantes pour accueillir le livre dans votre boutique : 30 % de remise. Paiement à 30 jours fin de mois. Participation de 5 euros aux frais de port et d’emballage (pour 5 ou 10 exemplaires). Le contact : cavaleeditions@gmail.com

Pour celles et ceux qui n’habitent pas près d’une de ces librairies, une seule adresse :

https://lemagasindebenoit.bigcartel.com/product/entre-les-lignes

 

 

Retour à Maldoror…

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Laurent Richard : Travail de recherche pour Maldoror et moi, à paraître chez Glénat

Dans ce nouveau roman graphique en cours avec l’ami Laurent Richard, on tentera d’embrasser au moins en partie la puissance graphique indéniable des Chants de Maldoror. Et pour ce faire, on suivra Martin, son adolescence, ses troubles… Puisque je replonge par-là à compter d’aujourd’hui pour faire avancer le scénario, voici quelques extraits du journal de Martin. Les lignes tracées par Martin seront utilisées comme une matière première, pas rendue forcément dans le corps de la bande-dessinée. C’est ça aussi, qu’est-ce que vous croyez ? Les personnages ont une vie en dehors de la fiction où ils se débattent.

*

Des corbeaux sans doute

tombant comme des cordes

raides

Mort, le ciel

Gonflé, noir de suie

*

Se détachant par paquets

Coulant à pic vers le fond

Sans possibilité de remonter

Éperdument sans lumière

Sous la surface dure

Glace épaisse et moi

Rien ne reste et tout casse

*

Vous voir peut-être soudain, les deux mains agrippant cette gorge bouchée, sans air ou presque, les deux mains qui lâchent bientôt, n’en pouvant plus de tenir ce cou. Et le corps qui s’écroule.

*

Les repas pris seul

Sans faim

Se bourrer le ventre

Faire taire

 

Nuit blanche

Depuis des mois, les parents d’Andy préparent un gros coup. S’introduire dans les locaux de la banque Jones et piller l’intégralité des réserves. Forcer la porte de derrière, désactiver les systèmes d’alarme, attaquer les coffres au chalumeau. Un programme classique qui exige du temps. Ils reviendront seulement au petit matin.

Andy est habitué à rester seul, certains soirs. Gangster est un métier exigeant. Ses parents sortent souvent en rasant les murs, de grands chapeaux mous enfoncés sur la tête. Ils portent des perruques et d’autres postiches aussi : moustaches, barbes, rouflaquettes. Personne ne doit les reconnaître.

Qu’ils soient en train de préparer un hold-up ou de se faire oublier après un casse dans une bijouterie, il faut qu’ils passent incognito. Et quand les voisins ont des soupçons sur leur profession, la famille d’Andy déménage.

Ces soirs-là, le dîner d’Andy est composé de sandwichs. Il les remplit de jambon, après avoir beurré de larges tranches de pains de mie. Andy les dévore assis dans son fauteuil, devant la télévision, en buvant des sodas. Il y a toujours un programme à regarder. C’est les films de gangsters qu’Andy préfère. Quand on a des parents dans le métier, les poursuites de voiture, les pneus qui crissent et les coups de feu qui claquent, ça vous parle forcément.

Andy se couche tard alors. Il lui arrive même de s’endormir dans le fauteuil. Ses yeux piquent et le sommeil le rattrape. La télévision tourne toute la nuit. Andy aime ce bruit de fond. C’est comme s’il y avait quelqu’un dans la maison.

Ce soir, ses parents partent vers vingt heures. Comme d’habitude, méconnaissables. S’ils n’avaient pas parlé quand ils étaient passés près de leur fils pour l’embrasser, le garçon ne se serait pas laissé faire. Andy refuse toujours qu’on l’embrasse quand il ne connaît pas les gens. Il déteste ça. Et des inconnus dans la maison, il y en a parfois. Gangsters venus faire un poker ou otages retenus dans le fond d’un placard.

Grâce à leurs déguisements parfaits, les parents d’Andy réussiront une fois de plus leur cambriolage. Ce sont des gangsters très compétents. Autrement, ils se seraient faits pincer par la police.

De l’argent, les parents d’Andy en ont régulièrement, en quantité monumentale. Pourtant, ils ont gardé des goûts simples. Pas de grande maison. Pas de grosses voitures. Pas de piscine. Passer incognito reste leur obsession. Le secret pour exercer ce métier passionnant aussi longtemps qu’ils le pourront : la discrétion.

Après leur départ, Andy se prépare sa pile de sandwichs et allume la télévision. Ce film policier est passionnant. Andy se laisse absorber par les images. Plus rien n’existe autour de lui. Les voitures défilent sur l’écran et les sirènes hurlent. Les yeux écarquillés, Andy se cramponne à son fauteuil. Jamais il n’a vu une chose pareille. On pourrait croire, tellement c’est bien fait, que la voiture des gangsters va déraper dans le salon. L’inspecteur Humphry, le héros préféré d’Andy, parviendra-t-il à attraper les bandits ?

Andy sursaute quand il s’aperçoit que la poursuite a lieu dans les rues de son quartier. Il se frotte les yeux pour s’assurer qu’il n’est pas en train de rêver. Mais il reconnaît, sur l’écran, les trottoirs où il marche tous les jours. Les façades des maisons. Ça ne fait aucun doute.

Pris de panique, il saute de son fauteuil et court jusqu’à la télévision, décidé à faire cesser ce drôle de phénomène en appuyant sur l’interrupteur. Mais quand l’écran s’éteint, c’est bien dans les rues voisines qu’Andy entend résonner les sirènes des policiers. La télé a débordé. Et Andy n’a pas le pouvoir de remettre les images à leur place.

Il entend bientôt un crissement de pneu devant chez lui et la porte d’entrée claque rapidement. Les cambrioleurs sont dans le couloir, Andy en est sûr. Il entrouvre la porte du salon pour en avoir le cœur net. Il observe la scène sans faire un geste, en retenant son souffle. À quelques mètres de lui, c’est bien les deux hommes qui conduisaient la voiture dans le film qu’Andy regardait.

Heureusement, les gangsters ne se sont pas attardés. Ils ont traversé la maison en courant et se sont échappés par la fenêtre de la cuisine. Andy se précipite pour la refermer. Il a du mal à ne pas trembler. Il les voit escalader le mur du jardin un peu plus loin.

Quand la sonnette retentit, quelques secondes plus tard, Andy s’approche de la porte d’entrée sur la pointe des pieds. Il regarde dans l’œilleton et reconnaît les uniformes des policiers. Il ouvre et se retrouve nez à nez avec l’inspecteur Humphry. Andy est embarrassé. Mais il n’a pas le choix. Il aurait bien aidé le policier mais impossible. Mentir pour protéger les bandits, c’est logique pour un fils de gangsters. Il explique donc que non, il n’a vu personne. Andy joue son rôle à la perfection et Humphry le croit sans difficulté. Brave petit va, lance l’inspecteur avant de s’éloigner, pressé.

Après la visite des policiers, tout rentre dans l’ordre. Comme si rien ne s’était passé. Mais si le spectacle est terminé, les scènes qu’Andy vient de vivre continuent de flotter dans sa tête. Andy se couche dans son lit en tremblant, sans repasser par le salon, après avoir pris soin de fermer la porte de sa chambre à clé. Il aimerait que ses parents rentrent plus tôt pour leur confier ce qu’il vient de se passer. Malheureusement, à cette heure-là, ils sont encore en train de percer des coffres-forts.

Benoît BROYART

Ouverture du magasin de Benoît

Aujourd’hui est un grand jour ! Un nouvel onglet est apparu sur le site… L’onglet Magasin. Tu cliques et paf, te voilà dans une incroyable boutique qui peut s’enorgueillir aujourd’hui de proposer à la prévente un magnifique objet unique, première production de Cavale éditions.

Le livre est sur le point de partir se faire imprimer en Bretagne, parce qu’on apprécie le commerce local. Il sera là vers le 20 juin. Y en aura-t-il assez pour tout le monde ? Le mystère reste entier. Pas sûr. Allez hop, pour toi l’heure a sonné d’inaugurer cette nouvelle petite surface commerciale et d’en faire la réclame autour de toi et au-delà.

 

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Les clés du parc

Ce soir après 22 heures

Entrée réservée

Quand j’ai aperçu cette plaque vissée sur la grille du parc, j’ai pensé qu’elle venait d’être installée. Je passais presque tous les jours par ici avec grand-père et je ne l’avais jamais remarquée. Ce soir après 22 heures, entrée réservée. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ?

Grand-père était vieux. Les rides avaient rempli tout son visage. Mais c’était une façade, un masque. À l’intérieur, grand-père était aussi lisse que la peau d’une nectarine. Comme neuf. J’en ai eu la preuve cette nuit-là. Même si j’aime frotter les yeux plusieurs fois pour être certain que je ne rêvais pas. Dedans, grand-père était resté jeune, c’est pour cela aussi qu’il savait faire des grimaces incroyables. Il tirait la langue, appuyait sur son nez, tordait sa bouche comme personne. C’était de loin le meilleur, toutes catégories confondues. En grimace, je ne lui arrivais pas à la cheville.

Grand-père n’avait jamais voyagé. Il n’avait jamais bougé d’ici. Quand on se promenait dans les rues du quartier, on rencontrait tous ses amis. Quelques-uns manquaient à l’appel. C’était normal. Grand-père avait dépassé les quatre-vingt cinq ans. Mais la majorité d’entre eux étaient encore là. Tous étaient allés à l’école ensemble.

Quand il croisait Luce, grand-père lui lançait toujours un sourire terrible. Petit, il était amoureux d’elle. C’était avant de rencontrer grand-mère, la seule femme de sa vie. Grand-mère qui manquait à l’appel aujourd’hui. Quand il croisait Edgar, il parlait du temps qui passe trop vite et du temps qui se détraque aussi. Quand il croisait Suzie, il lui faisait des compliments sur ses vêtements. C’était une coquette. Quand il croisait Alphonse, il prenait des nouvelles de sa santé. Pour Alphonse, ça n’allait jamais. Grand-père avait des mots pour tout le monde.

Ses grimaces et ses mots pour tout le monde suffisaient pour moi à faire de grand-père un magicien. Mais cette nuit-là, je me suis aperçu de l’étendue incroyable de ses pouvoirs.

Tout s’est passé après que je sois allé me coucher. La lune était pleine et dans la chambre, la lumière passait sous les doubles-rideaux. Impossible de fermer l’œil. Je me suis levé pour aller voir grand-père. Dans ces cas-là, il acceptait souvent de me raconter une histoire. Je ne l’ai pas trouvé dans son lit. Mais au même instant, j’ai entendu la porte d’entrée se refermer. Je me demandais bien pourquoi grand-père avait besoin de sortir à cette heure-là. Je l’ai suivi discrètement.

Grand-père a pris la direction du parc. La grille était fermée mais il l’a ouverte sans difficulté. Il avait la clé. Puis il est allé s’asseoir sur le banc qui est juste en face de la petite fontaine. Je me suis caché parce que j’ai vu d’autres personnes arriver et prendre le même chemin que grand-père. Je les ai reconnues sans difficulté. C’étaient tous ses amis. Luce, Edgar, Suzie et Alphonse. Ils marchaient d’un pas assuré. Ils sont entrés à leur tour.

J’ai tourné la tête alors pour voir où était passé grand-père. Il avait disparu. À la place, sur le banc, il y avait un petit garçon de cinq ans. Il attendait sagement ses amis, assis sur un banc, au milieu du parc. Il était près de minuit. C’est juste après que j’ai frotté mes yeux pour être certain que je ne rêvais pas. J’ai regardé à nouveau. À quelques mètres de moi, il y avait cinq enfants dorénavant. Et les personnes âgées avaient disparu.

Deux étaient à genoux dans l’herbe avec des petites voitures. Les trois autres jouaient au ballon. Je suis resté à les regarder longtemps. Ils étaient bien plus jeunes que moi. C’était curieux. Ils ne faisaient aucun bruit. Normalement, les enfants sont bruyants. Mais là, leurs jeux ne troublaient pas le silence de la nuit. Je suis resté sans bouger à les observer. Ce n’était pas des fantômes. C’étaient des souvenirs qui jouaient ensemble. Les yeux m’ont piqué à un moment et je me suis assoupi. Très peu de temps à mon avis. Quand j’ai relevé la tête, j’ai vu Luce, Edgar, Suzie et Alphonse qui s’éloignaient du parc. Ils souriaient. Grand-père a refermé la grille à clé et il est rentré à son tour. Je l’ai suivi jusque chez lui.

Le lendemain, comme chaque jour, nous sommes passés devant le parc avec grand-père. La plaque avait disparu. Il restait quatre trous dans le fer de la grille. Quand j’ai interrogé grand-père sur le sujet, il m’a souri et m’a dit que j’étais bien curieux. En fait, il s’en est tiré par une pirouette. Pas une vrai. Il n’avait plus l’âge pour ça. Quoique. Dedans, grand-père était presque neuf. Une pirouette… façon de parler. Il m’a lancé la plus belle de ses grimaces. J’ai compris que cette nuit-là, grand-père avait voulu m’envoyer un signe.

Je n’ai jamais oublié. Voilà pourquoi ce soir, même si les rides ont rempli tout mon visage, je suis assis sur ce banc dans le parc. Il y a longtemps maintenant, avant de s’éteindre, grand-père m’a confié les clés. Ce matin, j’ai vissé la plaque sur la grille. J’attends mes amis. Ils ne devraient plus tarder.

Benoît BROYART

Cavale éditions

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Après des mois de réflexion, avec la volonté de donner un écho à certains projets qui auraient des difficultés à trouver leur place dans le circuit traditionnel, considérant aussi que de plus en plus souvent (est-ce un mal ou un bien je n’en sais rien ?), j’interviens au niveau éditorial dans certains de mes projets d’écriture, j’ai décidé de créer une micro-structure d’édition, Cavale éditions.

Il y a aussi, ne nous voilons pas la face, non la remise en cause mais bien une tentative de raccourcissement, limité à des cas précis, d’une chaîne du livre de moins en moins favorable à certains de ces acteurs, notamment les auteurs et autrices. Nous ne sommes pas les seuls. Certaines structures éditoriales, certaines librairies tirent la langue. Nous devons repenser la chaîne du livre et privilégier les circuits courts, faire la nique aux diffuseurs et distributeurs qui se paient sur les flux engendrés par les tonnes de livres qui arrivent en librairie, repartent parfois sans même avoir été ouverts. La volonté ici n’est pas de se substituer aux éditeurs, je travaille avec eux le plus souvent et je compte bien continuer à le faire. La question est plutôt ici de voir comment faire quelques pas de côté. Je n’ai jamais aimé subir quoi que ce soit. Je préfère de loin voir comment entamer de nouvelles aventures.

La première production de cette structure, je l’ai déjà évoquée sur ce site, ce sera un petit livre de 68 pages dont vous voyez en haut la couverture presque achevée, Entre les lignes. Merci à François Soutif pour le joli dessin et à Marine Cariou du Fauteuil à Ressort pour la mise en page. Faire ce livre de cette façon, avec Thomas, revêt un sens particulier aussi parce qu’il y est question d’intime, d’écriture et d’enfance, du pourquoi tout ça. Un écrit sur notre pratique de l’écrit. Il est le résultat d’une résidence rendue possible l’année dernière par Clarisse Gougeon et la Communauté de communes de L’Ernée en Mayenne. Et si c’est un livre, c’est aussi une lecture-performance. Si vous souhaitez des infos sur cette dernière, rendez-vous ici.

Le livre devrait arriver avant la fin du mois de juin. Je vais bientôt lancer des préventes via une boutique qui sera liée à ce site. Restez attentives et attentifs. Si vous êtes sur les starting-blocks et souhaitez d’ors et déjà réserver des exemplaires, que vous soyez des particuliers ou des libraires, envoyez un mail à Cavaleeditions@gmail.com. Je vous tiendrai informé de la suite des événements.

Le deuxième projet verra le jour dans le courant de l’été. Avec Laurent Richard, nous avons décidé de créer une exposition pour accompagner la sortie de Nanaqui prévue chez Glénat en septembre. 14 panneaux et quelques originaux : location à destination des médiathèques et des librairies. Je vous en dis plus rapidement.

Retraite des auteurs versus Gilles de la Tourette

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C’est pas loin d’exploser là, bordel cul merde. Après des années où l’on se demandait comment on allait faire pour joindre les deux bouts, après des années de bons et loyaux services finalement, un genre de reconnaissance même, ça marche pas mal en ce moment pour toi Benoît… et là paf merde crotte chiotte, voilà qu’on nous retombe dessus encore cette fois-ci et que là, le seul recours que nous ayons, c’est un genre de mendicité merde crotte. (Comme j’en ai honte… car finalement, comme me disait ma très chère, si on mendie c’est bien qu’on est payés comme des merdes… la première mais aussi la dernière roue du carrosse.) Monsieur le Ministre, par pitié, n’alignez pas nos retraites sur toutes les autres parce que pour nous merde chier, ce sera la fin de tout enfin de notre métier. On pleure encore une fois pourquoi ? Bah facile crotte chier merde c’est que la chaîne du livre bat de l’aile, que le gâteau est toujours le même avec plus de mouches dessus. Et que les mouches, c’est nous. La surproduction toujours, et de pire en pire, parce que ce sont les flux qui rapportent. On en balance des tonnes dans les librairies. Ça vient ça va sans aucun sens crotte saloperie. Personne n’a besoin d’autant de livres mais pas grave, déjà les voilà repartis et clac, crac, ça pilonne. Merde on m’a même parlé de machines qui pilonnaient à l’arrière des salons du livre. Froid dans le dos. Et puisque ça craque de toutes part, on frappe sur le maillon le plus faible qui ne survivra pas. Les avaloirs sont dérisoires, les droits d’auteurs à l’avenant. Va falloir être inventifs bordel de merde chier crotte pour parvenir à réinventer tout ça. Ou alors accepter une fois encore la perfusion, jusqu’à la prochaine baisse de revenus. Les droits d’auteurs sont considérés bordel comme des traitements et salaires mais pour autant, les éditeurs ne sont pas nos employeurs. Alors qui va payer la part qui manque ? La part employeurs des charges, qui va l’acquitter ? Raccourcir la chaîne sera salutaire. Oui mais comment ? Par quel bout commencer ? Qui tape du poing sur la table crotte chier pour qu’on arrête de surproduire, qu’on arrête de nous pousser aussi, nous les auteurs, à surproduire parce qu’on nous donne des miettes et que pour reconstituer un bout de pain entier, faut se lever tôt ? Unissons-nous ! Réinventons-nous ! Confions nos textes à des éditeurs un brin hors-circuit (je connais une Cabane bleue par exemple incroyable de transparence et quel bonheur de naviguer sur ce nouveau bateau), créons des coopératives d’auteurs… Je ne sais mais inventons rapidement des actions d’éclat ou nous disparaîtrons.

Extinction culturelle française ?