Vieillerie 1

Il y a 25 ans, à la fin du siècle dernier, quand j’avais 20 ans, j’écrivais ce genre de textes courts…

Le train

Les ouvriers ont consacré cette nuit à frotter, avec éponges et chiffons, les deux cents premiers mètres de rails. La voie ferrée doit être rutilante. Les habitants de la ville ont reçu l’ordre de ne pas quitter leurs baraques jusqu’au tintement de cloche qui les autorisera enfin à sortir pour rejoindre la gare. Lorsque le signal aura retenti, un long serpent humain remplira l’artère principale.

Aujourd’hui, exceptionnellement, toute séance de travail a été suspendue. Une telle mesure est la première du genre depuis mon arrivée. Même si nous devons être prudents, nous espérons tout de même que l’ouverture de cette gare changera notre vie. Il est trop tôt pour mesurer l’impact qu’aura la voie ferrée, mais l’état de délabrement dans lequel se trouve notre cité suffit pour comprendre que le maire ne parviendra pas à contenir longtemps une population au bord de l’insurrection. Nous sommes sous surveillance, c’est vrai, mais il arrivera un moment où nous ne verrons plus les armes des soldats qui gardent l’entrée de Filenne.

C’est loin d’être la première fois qu’on nous enferme, la moindre protestation donne lieu généralement à des brimades. La municipalité est coutumière de ce genre de pratiques. C’est pourquoi sous chaque phrase du courrier qui nous a été transmis glisse, presque invisible, la pointe de l’autoritarisme. Il s’agit, pour reprendre la formule du papier portant l’en-tête de la mairie, de préserver la surprise jusqu’au dernier moment. Aussi, nous n’avons pas le droit de douter de la nécessité d’un tel projet. Seulement, nous aurions préféré que le maire prenne la peine, pour une fois, de nous consulter. Après tout, nous avions peut-être notre avis à donner sur la nécessité d’un tel aménagement. N’y avait-il pas d’autres chantiers plus urgents ? Trottoirs défoncés, logements insalubres, lampadaires hors d’usage, nous avons l’embarras du choix.

Depuis le début des travaux, des rondes se succèdent jour et nuit devant la haute barrière qui encercle le chantier. Pendant plusieurs mois, les ouvriers n’ont pas quitté leur poste. Nous avons vu la longue route de fer s’extraire progressivement de la ville. Nous serions morts, sans aucun doute, si nous avions tenté d’approcher. C’est donc à distance, des fenêtres de nos maisons, que chacun d’entre nous a pu se faire une idée de l’avancée des travaux.

Nous avons fait une croix depuis longtemps, ici, sur toute forme de loisirs. Chacune de nos journées est consacrée au travail. Les véritables intentions de la mairie restent obscures, finalement. Pourquoi mettre en place une telle infrastructure ? Dans quel but ? Il se pourrait aussi qu’il n’y ait rien à comprendre, rien à déduire de ce changement radical de politique. Le maire aura voulu, simplement, montrer que sa ville aussi était capable de viser l’excellence, qu’elle saurait devenir moins terne. Sans que nous le sachions même, une rivalité existe peut-être entre plusieurs cités. L’homme aura souhaité combler une partie de son retard en terme de développement, créer un équipement que d’autres lui envieront et gagner ainsi une bataille à titre personnel. Il lui fallait pour cela un projet d’envergure, un chantier dont on parlerait même à des centaines de kilomètres de Filenne. En effet aujourd’hui, qui pourrait avoir envie de prendre nos places ? Si rien ne nous contraignait à rester, Filenne serait devenue depuis longtemps une ville fantôme.

Il y a trois jours, les ouvriers qui ont fini le chantier et mis bout à bout les derniers morceaux de métal sont revenus de l’autre extrémité de la voie ferrée, crasseux, épuisés mais satisfaits apparemment d’avoir terminé le travail. On les a logés pour l’instant dans un des quartiers d’isolement de Filenne. Ils ont reçu des instructions strictes et ne sortent pas. Ces hommes savent donc ce qui nous attend. Ils connaissent les couleurs de Musse, cette ville située de l’autre côté de la montagne dont nous ne tarderons pas à découvrir le visage.

Mis à part les ouvriers du chantier, aucun habitant de Filenne n’est allé jusqu’à Musse. Quelques-uns sont peut-être partis en profitant de l’inattention d’une sentinelle pour franchir les grillages. Sont-ils parvenus à traverser la montagne et à rejoindre l’autre ville ? Ils sont sans doute morts de faim ou de froid en chemin. Aucune nouvelle n’est jamais arrivée jusqu’ici, en tout cas.

Musse nous apparaît à tous comme une cité prospère, même si nous ne disposons finalement d’aucune information précise à son sujet. Nous nous contentons de la rumeur, qui grandit. Ainsi raconte-t-on par exemple que la ville de Musse est parvenue à mettre en place un fonctionnement différent du nôtre et que ses habitants ont même accédé, en quelques années, à une certaine forme de liberté. Ces informations sont invérifiables. Certains Filennois affirment même que les commerces y ont été réintroduits en grand nombre. Des périodes de la semaine seraient entièrement dévolues à la déambulation dans les rues et aux achats. Lorsque je pense qu’à Filenne, nous recevons tout ce dont nous avons besoin dans de vulgaires sacs de jute, sans jamais pouvoir donner notre avis sur ce qu’on nous fournit, la perspective de visiter Musse me comble de joie.

On dit que le maire et ses conseillers ont eu beaucoup de difficultés à obtenir l’autorisation d’effectuer cette jonction. Des négociations ont eu lieu pendant plusieurs années. La construction du chemin de fer a finalement été entièrement prise en charge par Filenne, ce qui a entraîné depuis le début du chantier un surcroît de travail au sein de nos équipes. D’une certaine façon, le maire fait assumer à la communauté une décision que lui seul a prise et certains d’entre nous trouvent la pilule difficile à avaler.

Qu’apportera notre visite aux habitants de Musse ? Ils doivent déjà se réjouir à l’idée de nous voir débarquer chez eux pour un court passage, le temps d’en prendre plein les yeux avant de regagner nos taudis placés sous haute surveillance. Ils nous détailleront de la tête aux pieds et se moqueront certainement de nos vêtements usés. Tout au plus, ces voyages leur permettront-ils de nous priver de nos trop rares pièces d’or. Ces dernières seront aussitôt refondues pour être utilisées à la fabrication de leur propre monnaie.

Le billet fourni est valable pour l’aller et le retour. Nous sommes autorisés à passer trois jours à Musse, pas un de plus. Rentrer sera difficile je crois, mais nous n’avons guère le choix. Malgré tout, je pense que le désir d’insubordination qui nous anime tous – même si aucun d’entre nous ne le montre –, me donnera assez de force pour manquer le train du retour. J’espère même qu’au terme de quelques mois, les autorités m’auront oublié. Rien n’est moins sûr. La mairie possède une fiche détaillée sur chacun de nous. Photo de face et de profil, renouvelée chaque année, longue description de signes particuliers ; il sera difficile de passer entre les mailles du filet. Et pourtant, je veux tenter ma chance. Je ferai tout pour me fondre dans cette nouvelle ville. Oui mais de quelle façon ? Pour sortir définitivement de Filenne, il aurait depuis longtemps fallu nous unir. Un mouvement massif aurait suffi à faire tomber les grilles. Nous serions partis à pied. Au lieu de cela, chacun garde pour lui ses projets de fuite, ne les partageant même pas avec les membres de sa famille.

Aujourd’hui, la montagne est creusée, le tunnel achevé et la jonction effective. Nous allons pouvoir partir. Pas tous, bien sûr, mais les billets pour le premier jour ont été rapidement distribués, remis au plus courageux travailleurs. Ce derniers se sont vus délivrer un ticket qu’ils ont rapidement placé dans la poche de leur veste. Mon nom figure en lettres capitales sur un des titres de transport.

*

Au lever du jour, une fois la haute cage détruite, nous nous sommes précipités vers la gare. Les tickets seront contrôlés sur le quai. Ainsi, ceux qui n’ont pu obtenir le très convoité billet rouge assisteront à notre départ. Ce n’est pas dans les habitudes du maire de s’attacher à ce genre de détails. J’aimerais tellement penser que cette attitude surprenante témoigne de la prise en considération de nos mauvaises conditions de vie. Grâce à ce train, il a semble-t-il trouvé une solution pour améliorer notre quotidien, et par là remplir la mission pour laquelle il a été élu. En imaginant que l’expérience se développe, il y aura toujours une partie de la population en voyage. Nos maisons seront forcément plus vastes et les rues moins encombrées. La solution est peut-être trouvée, mais rien n’est moins sûr, car tout se déroule souvent ici sur le mode de la mascarade, de la tromperie. Les intentions de la municipalité ne sont peut-être pas de cet ordre-là.

Une trentaine de gardes, chargés de veiller au bon déroulement de l’opération, marchent dans des uniformes neufs. Ils gardent l’arme au ceinturon, discrète, mais on leur a donné la consigne d’intervenir à la moindre alerte. Il s’agit pour eux de contenir la foule en souriant, et même de laisser la place à quelques effusions. Nous ne sommes pas habitués à cela. Moi-même, je suis surpris par tant d’enthousiasme. Pour la première fois depuis longtemps, on nous accorde quelque chose. Le maire nous fait un cadeau. Ceux qui restent ont semble-t-il reporté sur nous tous leurs espoirs. Certains vont même jusqu’à nous acclamer, à nous toucher les mains, comme si nous devenions des héros grâce à nos billets.

Nous voilà tous rassemblés et nous progressons maintenant en rangs, au milieu de la foule. Ils le feront à leur tour le voyage, plus tard, lorsqu’ils auront obtenu le billet rouge. Nous établirons un roulement s’il le faut. Les plus forts d’entre nous travailleront moins, certains jours, pour que les plus faibles gagnent leur aller-retour. Je suis sûr aussi que certains Filennois n’ont pas envisagé une seconde de prendre le premier train. Toute expérience nouvelle présente un risque.

Le quai de la gare continue de se remplir. La première barrière en cache une seconde, un peu moins haute, mais bien réelle pour ceux qui ne possèdent pas de billet. Nous seuls avons le privilège de la franchir puis de passer par la petite porte du wagon en laissant une partie de notre ticket au contrôleur.

Nous sommes un peu déçus en entrant dans le train de découvrir que le confort est inexistant. Nous avions imaginé un moyen de transport plus digne de nos attentes. Quelques sièges en bois ont été installés dans des containers repeints pour l’occasion. Sur les parois de fer, on a pratiqué de longues ouvertures rectangulaires. Les vitres sont absentes. Les sièges mis à part, ces wagons seraient plus adaptés au transport de bestiaux mais les moyens limités de Filenne ont sans doute été consacrés aux rails et à la locomotive. Plus tard, d’autres investissements permettront de remédier à ces désagréments. L’essentiel, ne l’oublions pas, est bien de pouvoir passer d’une ville à l’autre. Être les premiers nous suffira.

Lorsque je pénètre dans le wagon, il ne reste plus de place assise. Par la porte encore ouverte, je distingue la foule massée un peu plus loin, de l’autre côté de la barrière. Combien peuvent-ils être à nous faire signe ?

Le maire prononce l’incontournable discours d’inauguration. Sa voix, malgré le micro, ne parvient pas jusqu’à moi. Je ne comprends qu’un mot sur deux. L’allocution est brève. Les portes du wagon se referment enfin. Nous allons pouvoir partir. La locomotive fume depuis un moment déjà et la pression sera bientôt suffisante. De l’intérieur, on ne voit pas les visages de ceux qui restent sur le quai mais on entend le bruit de l’excitation monter. Quelques cris me parviennent même, certains Filennois ont sans doute des difficultés à ne pas manifester leur joie bruyamment. Le départ est proche. Le silence règne dans le wagon et chaque voyageur tend l’oreille pour essayer de comprendre ce qu’il se passe dehors. La chaleur devient insupportable. Le soleil tape trop fort sur la tôle. Dans le wagon, les passagers s’interrogent bientôt du regard. À l’extérieur, des coups de feu viennent de retentir.

Le convoi tremble une dernière fois avant de s’ébranler. Au moment du départ, les portes s’ouvrent sous la pression des corps jusque-là contenus sur le quai. Nous sommes rejoints par un flot d’hommes et de femmes qui se précipitent en hurlant dans le wagon. Je suis projeté au fond, contre la tôle. Le métal me brûle le dos. Je ne pourrai bientôt plus respirer.

Du nouveau dans le magasin de Benoît

Humeurs, 2020 (recto)
Humeurs, 2020 (verso)

Ce livre d’artiste est une déclinaison sérigraphique d’un travail de dialogue images-textes plus vaste, que j’ai entamé avec Laurent Houssin à l’automne 2019. J’ai déjà eu l’occasion d’en parler ici. Laurent dessine un visage et je tente de lui trouver une voix.

Cinq de ces duos ont été sélectionnés et réadaptés aux impératifs de la sérigraphie. On a pu faire tout ce travail avec Laurent grâce à Antoine Duthoit, sérigrapĥe, qui était en résidence à la Maison du livre de Bécherel. Grand merci à Antoine et à la Maison du livre.

Sur chaque exemplaire, Laurent Houssin a ajouté des couleurs durant l’impression, ce qui fait de chaque Humeurs, un livre unique.

Ne tardez pas… le tirage de ce livre est limité à 80 exemplaires.

Pour l’acquérir, direction Le Magasin de Benoît.

Fin du chantier scénario pour Maldoror

Dessin : Laurent Richard

J’ai bouclé hier le scénario de Maldoror et moi, roman graphique développé avec l’ami Laurent Richard pour la belle collection 1 000 feuilles des éditions Glénat. Passant ici, j’en profite pour remercier Franck Marguin, notre éditeur, pour sa confiance.

Un an et demi de travail me concernant et une porte pas tout à fait fermée, bien sûr, puisque j’y reviendrai à mesure que Laurent m’enverra les images. Nous aurons sans doute quelques ajustements à faire.

En exclusivité mondiale, je dissémine dans ce billet quelques images tirées du livre qui devrait sortir au printemps 2021.

Dessin : Laurent Richard

Maldoror et moi est graphiquement très différent de ce que nous avons brossé avant dans Nanaqui, une vie d’Antonin Artaud, paru l’an passé chez Glénat. Avec Laurent, nous sommes animés, je crois, par le même désir de sillonner de nouveaux chemins, de ne pas être toujours là où on nous attend. J’ai une chance inouï d’avoir un compagnon de route tel que lui. Laurent bouclera cet automne les planches noires de ce singulier projet. J’espère que ce livre vous plaira.

Dessin : Laurent Richard

On a mis pas mal de nous-mêmes ici, des morceaux de nos adolescences sans aucun doute. La musique, nos révoltes, nos incompréhensions… et Les Chants de Maldoror pour rythmer tout ça. La vie de Martin, seul ou presque, en tout cas de Martin et de ses démons.

Dessin : Laurent Richard

Après quelques jours de vacance, le s n’est pas de mise ici puisqu’il s’agit juste de permettre à mon cerveau de s’aérer, je vais pouvoir avec bonheur aborder d’autres rives.

A la folie, dernier épisode

Il y a quelques années, j’avais proposé à Paola Grieco, alors responsable éditoriale de Gulf Stream éditeur, un nouvel abécédaire pour sa collection Et toc ! dans laquelle nous avions déjà publié un titre sur le développement durable, écrit avec Sylvie Muniglia, livre aujourd’hui épuisé, nommé Vers un monde alternatif.

Un abécédaire sur la folie… Rien que ça… Le but n’étant aucunement d’être exhaustif. Ne pas faire le tour de la question mais proposer quelques pistes.

Je l’ai retrouvé dans mes archives. Le livre n’a jamais existé parce que la collection s’est arrêtée. Mais le chantier était presque achevé.

Vous y piocherez peut-être des choses, ici ou là.

Aujourd’hui les lettres N à Z.

N comme Nefs des fous

À la fin du Moyen-âge paraît un long poème satirique intitulé La Nef des fous, écrit en allemand par le Strasbourgeois Sebastian Brant (1458-1521). Il est publié le premier jour du Carnaval de Bâle.

Ce texte comprend cent-douze chapitres construits sur le même modèle. À chaque fois, Sebastian Brant propose la caricature d’un type de travers appartenant à l’humanité. Illustré par le tout jeune Albrecht Dürer, ce catalogue des « folies humaines » devient rapidement l’œuvre la plus lue d’Europe. Brant y dénonce tous les vices. Les envieux, les vaniteux, les gourmands, les intrigants… Pour résumer, disons que sont réunis ici les hommes ayant tourné le dos à Dieu, les impies en somme. On est à l’aube du monde moderne, entre Moyen-âge et Renaissance. Et la folie, à cette époque, c’est plutôt ça. Les vices épinglés dans la Nef des fous plutôt que la description de véritables pathologies qu’on connaît encore assez mal et qui ne sont pas répertoriées. Pour Michel Foucault, la métaphore de la navigation utilisée par Brant est une évidence. En effet, on considère à cette époque en médecine que le corps est fait d’humeurs et de liquides dont le déséquilibre peut provoquer le désordre mental. C’est aussi simple que ça.

La Nef des fous, c’est également le titre d’un tableau très connu de Jérôme Bosch, peintre néerlandais ayant vécu à la même période que Brant. Le tableau faisait partie à l’origine d’un triptyque dont une partie a été malheureusement perdue. Si tu souhaites voir cette merveille de l’art de la fin du Moyen-âge, rien de plus facile. Il est exposé au Louvre. Bosch représente à son tour la folie telle qu’on la perçoit à l’époque, sur le même modèle que Sebastian Brant. Un des personnages a pris une grande louche pour ramer et les autres protagonistes ont des attitudes déroutantes. Bosch, comme Bruegel un peu plus tard, a souvent choisi de représenter une certaine forme de monstruosité dans ses tableaux. Placer tous les fous sur un même bateau se révèle un sujet en or pour lui.

O comme Origine

Le spectre de la folie est large. Des pathologies, il y en existe des dizaines. Et forcément, la dépression, la schizophrénie ou des troubles comme l’autisme entretiennent peu de points communs, si ce n’est celui d’exclure le patient touché d’une certaine forme de normalité dictée par notre société. Et cela pour longtemps ! Quand Barbara Yelnick écrit sur ses troubles bipolaires, elle évoque justement à l’instar du casier judiciaire, le « casier mental » qui suit le malade même après sa guérison.

Pour autant, on peut se poser quelques questions et trouver des réponses sur le sujet des origines de la folie. Ça s’attrape, la folie ? Où prend-elle sa source ? De quoi se nourrit-elle ?

On tâtonne encore. La psychiatrie est une branche récente de la médecine. Le terme est employé depuis le XIXe siècle seulement. Et le cerveau est loin d’avoir livré tous ses secrets aujourd’hui.

Faut-il penser, comme l’écrivain Régis Jauffret, que « toutes les familles sont des asiles de fous » ? Sans aller jusque-là, tout ce qui tient aux traumatismes de l’enfance, à la maltraitance familiale est indéniablement un terreau propice à l’apparition de certains troubles mentaux. Dans le film Histoires autour de la folie, un psychiatre explique par exemple que des mères très envahissantes sont à son avis en partie responsables de l’apparition de certaines schizophrénies. Ce type d’affirmations est difficile à vérifier.

La schizophrénie touche le plus souvent de jeunes adultes. Des études récentes montrent que certaines conduites addictives pratiquées entre autres par les adolescents, comme la consommation de cannabis ou d’alcool, favoriserait la survenue de la maladie. Eh oui, à ton âge, le cerveau est en plein mutation. Fais attention !

Un traumatisme peut être également à l’origine de l’arrivée d’un épisode de dépression. C’est facile à comprendre. Dans la vie, certains se retrouvent parfois devant des situations impossibles à gérer : accidents, attentats, guerre, etc. Et dans ce cas, la raison a de bonnes raisons de faire un grand pas de côté, non ? C’est le pétage de plomb.

Autrement, quid de la génétique ? Les travaux dans ce sens sont nombreux. Court-on plus de risques quand ses ascendants ont connu la maladie mentale ? Rien ne le prouve, même si on peut être considéré alors comme plus vulnérable. C’est un peu comme avec le cancer. Terreau favorable. Terrain favorable.

P comme Papotin

Sous-titré journal atypique, le Papotin est réalisé depuis 30 ans par les adultes autistes de l’hôpital de jour d’Anthony. Une expérience unique. Une expérience longue durée, certains participants appartenant à la rédaction depuis le début. 30 ans et 37 numéros, chacun tiré à 3 000 exemplaires, distribués par abonnement. Au Papotin, on prend le temps qu’il faut pour élaborer chaque livraison. Le rythme de parution n’est pas régulier.

Driss El Kesri, ancien professeur de français et chef du secteur éducatif de l’hôpital, a créé ce journal pratiquement sans moyen. Aujourd’hui, les papotins se réunissent chaque mercredi dans une salle située en haut du théâtre Lucernaire à Paris, élégamment nommée Le paradis, pour leur conférence de rédaction. Ensemble, ils débattent, écrivent, dessinent et interviewent également les personnalités qu’ils ont souhaité inviter. En 30 ans, Barbara, Jacques Chirac, Mireille Mathieu, Renaud, Monseigneur Gaillot ou encore M sont passés par là.

Le Papotin est un joli bateau capable de porter le besoin d’expression qui s’agite ferme chez tous les rédacteurs. Les textes proposés sont souvent étonnants et forts. Et c’est peut-être parce que les autistes ont des difficultés à contrôler et à communiquer leurs émotions que les lignes jetées ici possèdent une beauté déconcertante. La philosophe Julia Kristeva résume bien la démarche du journal : « Le Papotin réussit là où le lien social échoue : à faire résonner le singulier. »

C’est vrai qu’en lisant certains des poèmes proposés, on est touché, soufflé même par les libertés que prend la parole mise en jeu ici. Grand bien nous fasse !

« … Mer en mer
Dis-moi le nom
De la fille que je tenais
À la voix rauque
De marin amoureux… » (Robert)

P comme Paranoïa

Arrête ta parano, veux-tu ? Ce n’est pas croyable, tu penses vraiment que le monde entier t’en veut ! Si le terme parano appartient au langage courant, la paranoïa fait bien partie des psychoses les plus graves et le sentiment de persécution qui affecte celui qui en souffre peut aller loin, jusqu’à des délires très profonds. Le problème dans ce trouble de la personnalité, c’est que le délire qui s’installe ici est systématisé. Le patient ne perd jamais la clarté de sa pensée. Il n’y a pas de confusion mentale mais une construction étonnante et des convictions inébranlables. Le paranoïaque a réponse à tout et sa logique est infaillible. Il ne raconte pas n’importe quoi. D’ailleurs, il peut le prouver. Le sujet perçoit parfaitement la réalité qui l’entoure. Mais c’est l’interprétation qu’il fait de cette réalité qui se révèle problématique. Vous comprenez bien, docteur, que je suis surveillé de près. Ce matin, en sortant de chez moi, les quatre passants que j’ai croisés sur le trottoir ont levé les yeux sur moi. Si vous croyez que je suis dupe. C’est bien la preuve qu’on me surveille, non ?

Dans ses mémoires joliment titrées Des hommes comme nous, le neuropsychiatre Henri Baruk (1897-1999) voit la paranoïa comme « la peur cachée derrière la haine. » C’est pour ce médecin un des troubles les plus ardus à diagnostiquer. « Le vrai paranoïaque est celui qui vous range parmi ses persécuteurs même si l’on ne songe qu’à le défendre. Ainsi fait-il la meilleure démonstration de sa maladie. »

La paranoïa est d’autant plus difficile à détecter qu’elle peut faire partie également des symptômes d’autres troubles liés à l’anxiété, au stress ou à la dépression.

Tu le constates ici, les diagnostics en psychiatrie sont parfois difficiles à établir. Et les erreurs sans doute fréquentes. Compte tenu des conséquences possibles (internement, traitements inadaptés), j’avoue que ça fait un peu peur. Comme l’écrit encore Baruk, quand il fait le bilan de toute une vie de pratique de la discipline, « … pour faire de la vraie psychiatrie, il faut de l’humilité et surtout le recul du temps. »

P comme Passion

Quand Blaise Pascal (1623-1662) écrit dans ses pensées « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. », il ne parle pas d’amour mais de religion. Il oppose la foi (aveugle) à la raison. Heureusement, tu auras sans doute remarqué que les citations tirées de leur contexte pouvaient être utilisées un peu n’importe comment, autrement dit comme cela t’arrange, même si c’est un peu malhonnête, non ? Celle de Pascal, en tout cas, est très célèbre et te permettra de passer pour un être cultivé en société !

Je t’aime comme un fou. Je t’aime à la folie. Tu me rends dingue. Le vocabulaire de l’amour se trouve lié de près à celui de la folie. Mais au niveau psychiatrique, peut-on réellement être fou d’amour ?

À en croire la nature de l’affection qui touche certains malades, on affirmera qu’il semble plus aisé d’être folle d’amour que fou d’amour. En effet, l’érotomanie, ce délire passionnel chronique centré sur l’illusion d’être aimé par une personne, le plus souvent inaccessible, touche cinq fois plus souvent les femmes que les hommes. Et si tu veux voir de quoi il retourne précisément, je te conseille de regarder Anna M, fiction tournée sur ce sujet par Michel Spinosa en 2007 avec dans le rôle de l’érotomaniaque une Isabelle Carré plus que convaincante, persuadée que son médecin est amoureux d’elle.

L’érotomanie est une psychose caractérisée par une évolution en trois phases. Phase une : l’espoir. Le malade pense que la personne sur laquelle elle a cristallisé son envie va se déplacer vers elle. Mais rien ne se passe, forcément. Phase deux : le dépit amoureux. Une peine profonde saisit l’érotomaniaque et le malade peut aller jusqu’à se suicider. Et cela se corse encore, si le malade est toujours de ce monde bien sûr. Phase trois : la rancune. L’érotomaniaque va devenir agressif vis-à-vis de l’objet qu’il désire. Persécution et passages à l’acte très violent. Dans certains cas, cela peut aller jusqu’au meurtre.

Vedette de cinéma, auteur célèbre, sportif de haut niveau, sache enfin que la personne persécutée par l’érotomaniaque est souvent d’un rang social supérieur.

P comme Psychose

Le terme de psychose a été employé pour la première fois en 1844 par le psychiatre autrichien E. Feuchtersleben dans son cours de pathologie mentale. Il désigne une maladie mentale grave qui atteint la globalité de la personnalité du patient et entraîne, le plus souvent, une nécessité de soin contre son gré. Absence de la conscience des troubles, étrangeté de ces derniers pour l’entourage et difficulté de communication pour le malade. Repli sur soi-même. Dans la psychose, c’est la relation que le patient entretient avec la réalité qui pose problème.

La schizophrénie ou la dépression font partie des psychoses, mais cette « famille » de maladies est bien plus vaste et englobe un grand nombre de maladies pour lesquelles il est parfois périlleux d’établir un diagnostic précis. C’est d’ailleurs l’une des grandes difficultés en psychiatrie, d’autant qu’il arrive aux schizophrènes de sombrer dans la dépression par exemple ou que le délire affectant certains patients peut appartenir à différentes pathologies. Ce sont parfois des écheveaux très complexes à démêler. Et comme l’établissement d’un diagnostic peut aboutir à un internement, mieux vaut ne pas se tromper.

Sigmund Freud (1856-1939), considéré comme l’un des initiateurs d’un nouveau type de psychothérapie au début du XXe siècle, la psychanalyse, a montré l’importance de l’inconscient dans le comportement humain. Après s’être intéressé aux effets de la cocaïne, à l’hypnose et à l’hystérie (suite à sa rencontre avec Charcot), il a travaillé longtemps sur les différences existant entre les névroses et les psychoses.

Névrose et psychose sont en effet couramment opposées. Dans la névrose, le sujet est conscient de la maladie mentale qui le touche. Troubles anxieux, obsessions, hypocondries, voici quelques exemples d’une panoplie qui toucherait près de 12 % de la population. Pour reprendre un lieu commun. Disons que nous sommes tous un peu névrosés. Pourquoi ? Pas toi ?

Q comme Qât

La nature offre un grand nombre de plantes psychotropes (qui modifient le fonctionnement du cerveau) et parfois même hallucinogènes (alors là, c’est plutôt flippant, puisque tu vois devant toi des choses qui n’existent pas). Ces végétaux sont par exemple utilisés à des fins rituelles, comme le peyotl que les indiens Tarahumaras du Mexique ingèrent pour entrer en communication avec les esprits. La feuille de coca est, quant à elle, employée comme stimulant et comme médicament depuis l’empire Incas. Un petit moment déjà donc… Et les magic mushrooms (champignons magiques), qui poussent en rangs serrés sur les bouses de vaches (je te souhaite bon appétit), ont fait les délices des hippies à une époque, des femmes et des hommes très proches de la nature vivant au siècle dernier, grands experts en termes de substances qui font trembler la cervelle…

Mais sais-tu que du côté de la péninsule arabique, au Yémen plus exactement, on cultive depuis le XIIIe siècle un arbuste nommé qât ou khat. On récupère et on mâche ses petites feuilles quand elles sont vertes (moins de quarante-huit heures après la cueillette) une bonne partie de la journée. Au Yémen, c’est comme ça. On passe une grande partie de sa vie à chiquer. Voilà pourquoi des dizaines de milliers d’hectares sont dédiés à cette culture dans le pays. Les surfaces dévolues au qât représentent en effet 30 % des terres arables et cet arbuste fait vivre environ 200 000 personnes, soit 15 % de la population active. Au Yémen, l’achat de qât représente 1/5e des dépenses de consommation des ménages.

Les feuilles de l’arbuste contiennent des substances qui rendent la plante proche des amphétamines. La plupart des hommes, un nombre croissant de femmes et même des enfants de moins de douze ans chiquent le qât. Cette véritable « passion verte » est un exemple unique au monde. Dans certaines habitations, il existe même une pièce consacrée aux séances de chique collective qui peuvent durer trois ou quatre heures. Moi, j’hallucine quand j’apprends ça. Non enfin, ce sont les yéménites, plutôt… qui hallucinent…

Pour le gouvernement, le qât est devenu un sacré problème de santé publique. Euphorie, hallucination, concentration, paranoïa et anxiété, les effets psychologiques provoqués par la plante sont loin d’être anodins. Un autre effet également, qu’on avait oublié de calculer. Les problèmes liés aux pesticides. Eh oui. Parce qu’en mâchant, les yéménites en avalent à longueur de journée. Alors à quand, le lancement du qât bio ?

R comme Raison

Au XVIIe siècle, René Descartes (1598-1650) pose les bases de la philosophie moderne avec sa fameuse formule « Je pense, donc je suis » (Cogito ergo sum, c’est encore mieux en latin). Le philosophe et mathématicien impose un style de pensée par « idées claires et distinctes ». L’homme devient son propre maître, libéré de toute pensée religieuse ou politique. Le bouleversement est de taille. Il a des répercutions importantes sur la façon dont on va considérer dorénavant la maladie mentale.

Depuis cette époque, on oppose en effet la raison, cette faculté attribuée à l’être humain qui lui permet, entre autres, de distinguer la vérité du mensonge, de diriger, de prendre des décisions, à la folie. Le fou est celui qui ne dispose pas de sa raison. La folie est devenue l’antithèse de la sagesse, en quelque sorte. Et si l’on pousse plus loin, cette conception fait bien du fou un être humain à qui il manque une partie de ses facultés.

Michel Foucault expose ce bouleversement longuement dans son Histoire de la folie à l’âge classique : « La folie devient une forme relative à la raison, ou plutôt folie et raison entrent dans une relation perpétuellement réversible qui fait que toute folie a sa raison qui la juge et la maîtrise, toute raison sa folie en laquelle elle trouve sa vérité dérisoire. Chacune est mesure de l’autre, et dans ce mouvement de référence réciproque, elles se récusent toutes deux, mais se fondent l’une par l’autre. » 

Avec Descartes, la folie change donc de statut définitivement.

S comme Schizophrénie

Puisque Jeanne d’Arc entendait des voix, on peut se demander si elle n’était pas schizophrène, les hallucinations auditives faisant partie des symptômes courants de cette maladie mentale, même s’il a fallu attendre le début du vingtième siècle pour que cette dernière soit nommée et diagnostiquée précisément.

On pense souvent que le schizophrène a deux personnalités, un peu à la manière du Docteur Jekyl et Mister Hyde de Stevenson. Mais ce trait ne suffit pas à définir la maladie et entretient même une confusion coriace. Car la schizophrénie entraîne davantage une fragmentation de l’esprit qui mène le patient à entretenir des rapports délirants avec la réalité. Durant des périodes de crises psychologiques, le schizophrène entend des voix dans sa tête, aperçoit des éléments qu’ils pensent réels mais qui n’existent pas. Face à la pression intolérable qui semble s’exercer en lui, on comprend aisément qu’il ait du mal à communiquer.

Les écrits des malades sont, à ce titre, très éclairants. Ainsi dans un texte qui date des années 50, paru sous le titre Journal d’une schizophrène, Renée tente de capter quelques-unes de ces perceptions : « Pendant toute la visite de mon amie, j’essayais désespérément de rentrer en contact avec elle, de sentir qu’elle était vraiment là, vivante et sensible. Or il n’en était rien. Elle aussi faisait partie de ce monde irréel. Je la reconnaissais pourtant bien. Je savais son nom et tout ce qui la concernait, et pourtant elle me paraissait étrange, irréelle, telle une statue. Je voyais ses yeux, son nez, sa bouche qui parlait, j’entendais le son de sa voix, je comprenais parfaitement le sens de ses paroles, et pourtant je me sentais en face d’une étrangère. »

La schizophrénie est plus fréquente qu’on ne le pense. Elle touche environ 600 000 personnes en France et près de 24 millions dans le monde.

Récemment, la médecine a fait beaucoup de progrès concernant cette maladie. À condition de prendre un traitement neuroleptique à vie, certains patients parviennent à être stabilisés et ne connaissent plus d’épisodes de crises psychologiques aiguës. On évite leur hospitalisation systématique. De nombreux malades vivent ainsi hors des hôpitaux.

S comme SDF

Les chiffres sont accablants. Un tiers des SDF souffrent de troubles psychiatriques sévères. Ce sont donc environ 50 000 malades mentaux qui déambulent dans les rues, sans prise en charge adaptée. Troubles anxieux, trouble de l’humeur, de la personnalité mais aussi troubles psychotiques (dont une part importante de schizophrénies).

Mais depuis 25 ans, devine combien de lits on a fermé en psychiatrie pour faire des économies ? Environ 50 000. Le lien est facile à établir. Terminé, en effet, la prise en charge longue durée des indigents. La notion de protection que renfermait le terme « asile » est bien loin. Il faut faire vite, privilégier les traitements courts. Après un épisode de crise, à peine remis sur pieds, les patients qui viennent de la rue sont donc souvent rendus à la rue. Sur le trottoir, consommation de stupéfiants, prise de médicaments, alcoolisation massive. N’oublions pas que l’alcool est malheureusement à la fois un liant social et un anesthésiant. La voie est sans issue.

Attention, tous les SDF ne souffrent pas de troubles mentaux. Simplement ces naufragés, comme les nomme l’anthropologue Patrick Declerck qui a passé quinze ans aux côtés des clochards de Paris, ont souvent des profils de vie qui rendraient fous les êtres humains les plus solides. Ils vivent l’enfer depuis très longtemps, ont subi la plupart du temps des enfances catastrophiques : maltraitance, défaut de scolarisation, maladie mentale affectant déjà les parents. Tout ça forme un terreau fertile pour révéler les troubles de la personnalité.

Psychiatre et chef du service Santé mentale et Exclusion sociale du Centre hospitalier Saint-Anne, Alain Mercuel explique que certains SDF refusent l’aide qui peut leur être apportée parce qu’ils ne sont pas en bonne santé mentale. Il semble en effet impossible de comprendre leurs réactions sans connaissance psychologique.

S comme Syphilis

La syphilis, connue un temps sous le nom de vérole française, gale napolitaine ou encore maladie espagnole – c’est dire si l’on se dispute sur l’aire géographique qui a vu naître cette infection par la terrible bactérie tréponème pâle – est une maladie sexuellement transmissible qui a connu plusieurs vagues d’épidémies au long de l’histoire. Difficile de dater son apparition.

Le roi François 1er souffrait déjà de cette maladie. Il était surnommé « le vérolé » par Rabelais et Gaspard de Saulx, maréchal de Tavannes, disait : « Alexandre voit les femmes quand il n’a point d’affaires, François voit les affaires quand il n’a plus de femmes. »

Si en France, la syphilis avait presque disparu, les dernières statistiques font état de son retour sur le devant de la scène.

Dans l’imaginaire collectif, la syphilis occupe une place à part. On pense que tous les malades infectés finissent par devenir fou. En réalité, seuls environ 10 % des malades non traités développent la « syphilis qui rend dingue », disons plus médicalement la neurosyphilis. Le cerveau est alors atteint et le malade perd progressivement la raison. Augmentation de la libido, hallucinations, si ces symptômes ne sont pas systématiques, ils existent bel et bien. C’est ce que raconte Guy de Maupassant dans Le Horla. L’écrivain est mort d’ailleurs de cette infection, à l’âge de quarante-deux ans seulement. Au XIXe siècle, cette maladie a provoqué une hécatombe chez les artistes. Flaubert, Gauguin, Manet, Daudet, Toulouse-Lautrec, Baudelaire, Schubert et probablement Nietzsche, Schumann.

Aujourd’hui, il existe des traitements antibiotiques efficaces contre cette maladie. Mais la difficulté reste de la détecter à temps. En effet, les différents stades d’évolution de l’infection s’étalent sur plusieurs années. Alors inutile de prendre des risques. Artistes dans l’âme ou pas, sortons couverts !

T comme TOC

Il ne faut pas confondre le tic, mouvement compulsif et involontaire pouvant entrer dans les symptômes de certains troubles mentaux, et le TOC (Trouble Obsessionnel Compulsif), dénomination moderne de ce qu’on a longtemps appelé des manies. Enfin le TOC, c’est plutôt quand la petite manie qu’on a tous mis en place, ou presque, pour se rassurer, se fait de plus en plus envahissante et franchement irrépressible.

Pour définir et diagnostiquer le TOC, on doit prendre en compte deux éléments : les idées obsédantes et les actes répétitifs. Jusque-là, on peut rester dans la normalité. Il y a par exemple un grand nombre de gens qui se lavent régulièrement les mains pour éviter d’attraper des maladies. Mais il y a aussi des personnes qui se nettoient 50 ou 100 fois les mains par jour afin d’être certaines d’écarter tout risque de contamination. Difficile finalement de savoir quand on devient véritablement « toqué ».

Si le « toqué » met en place une action rituelle, censée le rassurer et calmer ses idées obsédantes, le résultat auquel il arrive, justement à cause des ses obsessions, est nul. Certains TOC impliquent par exemple des vérifications incessantes. La porte est-elle bien fermée ? Je vais le vérifier. La porte est-elle bien fermée ? Je vais le vérifier. Oui mais la porte est-elle bien fermée ? Je vais le vérifier. Ça va durer encore longtemps ?! Le malade ne sera jamais sûr, finalement, que la porte soit bien fermée.

Le TOC, qui appartient à la famille des troubles anxieux, touche aussi bien les hommes que les femmes. Il apparaît généralement lors de l’enfance ou un peu plus tard, chez le jeune adulte.

T comme Tueurs en série

Les tueurs en série sont-ils tous des barbares ? Oui. Mais pour autant, sont-ils fous, au sens où la psychiatrie le détermine. Eh bien pas forcément.

Stéphane Bourgoin, spécialiste français des serial killers – il a publié plusieurs ouvrages sur le sujet et a recueilli la parole de plus de 80 tueurs en série aux Etats-Unis – rappelle que la plupart des tueurs en série sont des psychopathes et non des psychotiques. La nuance est plutôt importante. En effet, la psychopathie est un trouble du comportement et le meurtrier est le plus souvent reconnu responsable de ses actes. Ce qui n’est pas le cas d’un malade mental.

Frustration importante, désir de toute puissance et de contrôle sur sa victime, manipulation, le psychopathe présente une façade de normalité absolue mais il est incapable de ressentir de l’empathie ou de l’affect pour un autre être humain. Son cheminement, aussi horrible soit-il, est cohérent.

Dans un documentaire, un tueur en série américain explique par exemple qu’il avait pris l’habitude de sortir tuer quelqu’un dès qu’il avait envie de se disputer avec sa femme. Impossible pour lui de supporter cette perspective. Une terrible façon d’éviter les scènes de ménage !

Ce trouble permanent de la personnalité n’est ni une névrose, ni une psychose. Il se caractérise essentiellement par des conduites antisociales impulsives dont le sujet ne ressent pas de culpabilité. Instabilité et impulsivité, telles sont les ressorts de la psychopathie

2 à 3 % de la population peut être considéré comme sujette à des tendances psychopathiques plus ou moins marquées. Pour Stéphane Bourgoin, le petit chef qui terrorise ses employés à longueur de journées dans les bureaux est un psychopathe à col blanc.

Quand on s’intéresse à l’origine de ce trouble, on s’aperçoit que 95 % des tueurs en série ont eu des problèmes dans leur enfance. Maltraitance, abus sexuels et dysfonctionnements familiaux profonds.

U comme Unité pour malades difficiles

Depuis 1986, il existe quatre unités pour malades difficiles en France (Villejuif, Sarreguemines, Cadillac et Montfavet). Ces services spécialisés en psychiatrie admettent certains patients considérés comme dangereux. Les UMD présentent des points communs avec l’univers carcéral afin de prévenir tout risque d’évasion (murs, grillages, vidéosurveillance, etc.) mais ce sont des services hospitaliers à l’intérieur desquels évoluent psychiatres et infirmiers.

Sont accueillis dans ces unités les malades de catégorie 3, c’est-à-dire les grands déséquilibrés antisociaux, généralement médico-légaux (criminels ayant été reconnus non responsables de leurs actes, en état de démence lors du meurtre qu’ils ont commis, par exemple), pouvant présenter des réactions criminelles préméditées et complotées. La définition est on ne peut plus claire. Sont placés en UMD, de manière temporaire ou beaucoup plus longuement, les patients qui posent des problèmes lors de leur hospitalisation psychiatrique classique ou de leur détention en centre pénitentiaire.

Dans un reportage publié dans Le point en 1998, intitulé La nef des fous, le journaliste Jean-Marie Hosatte dresse le portrait de l’un de ses établissements, celui de Cadillac. Les témoignages des infirmiers sont édifiants. On garde là, enfermés, ceux pour qui la psychiatrie ne peut plus grand-chose, mis à part leur administrer des doses massives de médicaments pour les apaiser, les protéger d’eux-mêmes et protéger les personnes qui s’occupent d’eux. Il expose par exemple le cas de cet homme de 72 ans gardé en UMD depuis 1963.

Malgré les progrès importants de la chimie, de la psychiatrie et de la connaissance du psychisme de l’être humain, il reste toujours une part de folie qu’on ne semble pas pouvoir guérir. Une fraction irréductible de démence qui s’attache à l’humain et contre laquelle, on reste impuissant. Cette part de folie se nourrit, logiquement, de la société dans laquelle elle baigne. Elle s’actualise et c’est bien là le problème. Écoutons s’exprimer Michel Benzech, psychiatre, ancien médecin chef de Cadillac qui a esquissé le premier profil de Guy Georges, le tueur de l’Est parisien : « Nous allons découvrir des formes de violence extrême. Il nous faut maintenant accepter l’idée que la figure du serial killer à l’américaine va devenir de plus en plus fréquente dans nos faits divers. »

U comme Urgence

En 2005, le gouvernement français met en place un premier plan Psychiatrie et santé mentale, conscient des dysfonctionnements affectant le système psychiatrique dans l’Hexagone. Six ans après, la Cour des comptes rend un verdict assez mitigé sur l’offre de soins proposée aux malades mentaux.

Des contradictions sont pointées. Le recours à l’hospitalisation reste trop important. Surtout que le nombre de lits en psychiatrie en France a baissé. Résultat : les hôpitaux sont engorgés.

Mais l’une des situations les plus préoccupantes reste sans doute celle de l’univers carcéral. Sur 65 000 détenus en effet, plus d’un tiers souffre de pathologies psychiatriques et compte tenu de la surpopulation des prisons et du peu de moyens dont elles disposent pour faire face à de telles pathologies, c’est dramatique.

Enfin, la psychiatrie, de la même façon que la médecine générale, souffre d’une grande disparité territoriale. On ne sera pas soigné de la même façon sur tout le territoire et cette situation est inacceptable, contraire aux principes qui régissent le Service public.

Un nouveau plan Psychiatrie et santé mentale 2011-2015 a été mis en place. Ce dernier s’inscrit dans le cadre du Pacte européen qui reconnaît notamment que la santé mentale est un droit de l’être humain. Visant comme le plan précédent à améliorer l’offre de soins pour les malades mentaux, il a pour objectif de « donner à tous les Français une juste compréhension des enjeux d’une politique ambitieuse de santé mentale et d’offrir un cadre commun d’action à l’ensemble des acteurs engagés dans la lutte contre les troubles psychiques et la construction de réponses permettant d’envisager la vie avec et malgré ces troubles. »

V comme Vol au-dessus d’un nid de coucou

L’acteur Kirk Douglas achète les droits d’adaptation du premier roman de Ken Kesey, Vol au-dessus d’un nid de coucou, paru au début des années 60. L’auteur y décrit son quotidien dans les années 50 quand il travaillait au sein d’un hôpital psychiatrique. Kirk Douglas en tire une pièce de théâtre qui rencontre peu de succès à Broadway. Avec son fils Michael, il cherche ensuite qui pourrait bien écrire un film à partir de cette histoire à fort potentiel.

C’est Miloš Forman qui tournera, en 1975, Vol au-dessus d’un nid de coucou. La représentation qu’il donne à voir de la psychiatrie fait froid dans le dos, surtout quand on sait que le réalisateur a eu comme principale obsession durant le tournage de « capturer l’instant vrai ». Électrochocs, médicaments, douches glacées. Le spectateur n’est pas prêt d’oublier ce film bouleversant qui obtient cinq oscars en 1976 : meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur acteur (Jack Nicholson), meilleure actrice (Louise Fletcher) et meilleur scénario. Rien que ça !

Gene Hackman et Marlon Brando sont d’abord pressentis pour jouer le rôle principal du film, celui de Mc Murphy. C’est finalement Jack Nicholson qui l’obtient, incarnant à merveille ce délinquant venu de l’extérieur, lâché parmi les fous.

Miloš Forman visite quatre hôpitaux psychiatriques. En Oregon, il finit par trouver un endroit qui lui semble adapté. Les acteurs du film racontent à quel point ils se sont immergés dans le lieu afin de trouver le personnage de fou qu’ils incarneraient. Certains expliquent qu’ils se sont situés un temps à la frontière et ont eu peur de basculer de l’autre côté. Il faut dire que Miloš Forman a tout fait pour donner à son long-métrage une force unique. Ainsi, les acteurs ont vécu un moment avec des patients de l’hôpital.

Et pour jouer le Dr Dean Brooks, qui dirige l’établissement dans Vol au-dessus d’un nid de coucou, devine qui Miloš Forman a choisi ? Le véritable directeur de l’hôpital psychiatrique.

Plusieurs scènes du film présentent les personnages évoluant dans des groupes de paroles thérapeutiques durant lesquels patients et soignants s’expriment sur un grand nombre de sujets. Pour les plans de ce type, Miloš Forman a laissé tourner la caméra parfois à l’insu des acteurs, dans un souci de saisir la plus grande part de vérité possible.

J’oubliais… Un dernier mot afin de t’éclairer sur le sens de ce titre pour le moins étrange, Vol au-dessus d’un nid de coucou. En anglais, cuckoo désigne bien un oiseau, le coucou, mais aussi une personne mentalement dérangée.

W comme Whisky

L’alcool est une drogue légale et très puissante, aux effets psychotropes, désinhibiteurs et antidépresseurs certains mais aussi aux effets secondaires désastreux. Boire n’est jamais bon pour la santé mais surtout, trop boire peut rendre fou.

Il existe par exemple des liens entre alcoolisme et dépression. On boit en effet avec excès pour différentes raisons. Cela peut être, par exemple, en espérant guérir des angoisses qui semblent ne pas vouloir quitter le fond de nos crânes.

L’alcool, s’il entraîne parfois une grave dépendance, est responsable d’un certain nombre de pathologies. On peut évoquer la famille peu sympathique des psychoses alcooliques. Boire, ça grille un peu les neurones. Ça altère plus que ça ne désaltère. Certains ont bu jusqu’à rayer leur cerveau de la carte, ou presque.

Mais le plus impressionnant et le plus terrifiant reste sans doute le delirium tremens. Le malade alcoolique, dans certaines périodes de manque, a des hallucinations. Il voit courir des lézards, des araignées et d’autres horreurs sur les murs de sa chambre. Dans son roman l’Assommoir paru en 1876, Émile Zola a utilisé les descriptions médicales qui existaient de ce trouble par souci de réalisme. L’assommoir, c’est la bouteille qu’on saisit pour oublier la dure réalité du travail ouvrier.

X comme Xanax

Les Français semblent indétrônables dès qu’il s’agit de prendre des tranquillisants. Un français sur cinq consomme régulièrement des anxiolytiques ou des antidépresseurs.

Et cela ne s’arrange pas avec l’âge puisque35 % des plus de 65 ans sont des consommateurs réguliers de ces substances psychotropes. Est-on plus stressé, déprimé, insomniaque en France que dans les autres pays du monde ?

Sur plusieurs molécules concernées, la benzodiazépine est la plus utilisée afin de traiter des troubles de l’humeur passagers. Elle est efficace pour chasser les angoisses mais présente un gros problème : elle peut entraîner une forte dépendance.

Benzodiazépine, quand tu nous tiens ! Le Xanax est par exemple un médicament prescrit couramment pour « corriger » les états d’angoisse. Mais il est également utilisé dans le traitement du delirium tremens. C’est du lourd ! Ses actions sont myorelaxante, anxiolytique, sédative, hypnotique, anticonvulsivante et amnésiante. Et une fois la médication arrêtée, pas sûr que les angoisses ne reviennent pas. On soulage mais se donne-t-on réellement les moyens de soigner ?

Bien sûr, il ne faut pas diaboliser les médicaments. La chimie a fait beaucoup de progrès au XXe siècle et certaines molécules permettent de « stabiliser » de nombreux malades mentaux, de leur permettre de mener une vie presque normale.

Mais le problème, en France notamment, c’est que 90 % des tranquillisants sont prescrits par des généralistes alors qu’ils devraient l’être par des psychiatres. A-t-on oublié le slogan de la publicité diffusée par le Ministère de la Santé il y a quelques années : « un médicament, ça ne se prend pas à la légère. » ?

Y comme Yoyoter (de la touffe)

Voici un texte un peu décalé qui flirte avec l’ordre alphabétique. Observe l’habile mise en abyme. Un abécédaire dans l’abécédaire. C’est dingue ! Tu trouveras donc ici quelques expressions courantes pour dire à quel point la langue française est riche pour dire à quel point nous sommes fous ou sur le point de le devenir.

Lundi, Antoine perd la boule. Mardi, Bernard fuit de la cafetière. Mercredi, Coralie pète un câble. Jeudi, Denise pète un boulon. Vendredi, Eugène perd les pédales. Samedi, Frédéric devient marteau. Dimanche, Gaston a une araignée au plafond. Et on recommence une nouvelle semaine. Lundi, Harold travaille du chapeau. Mardi, Iris a un grain. Mercredi, Josette yoyote de la touffe. Jeudi, Karl ne tourne pas rond. Vendredi, Luc n’a plus toute sa tête. Samedi, Martine est dérangée. Dimanche, Nadine est dingo. Déjà deux semaines que ça dure. Allez, c’est reparti. Lundi, Olivier est tapé. Mardi, Philomène est marteau. Mercredi, Quentin est siphonné. Jeudi, Raoul perd la boule. Vendredi, Solène bat la campagne. Samedi, Théodore bat la breloque. Dimanche, Ursule est maboule. Encore un petit effort. Presque un mois que ça dure, maintenant. Lundi, Virginie débloque. Mardi, Wilfrid est fada. Mercredi, Xavier est cintré. Jeudi, Yves est sonné. Vendredi, Zoé est cinoque.

Z comme Zürn Unica

Née en 1916 à Berlin, Unica Zürn vit en Allemagne jusqu’à sa rencontre avec le plasticien Hans Bellmer en 1953. C’est le coup de foudre. Elle s’installe avec lui à Paris. Les deux artistes resteront près de vingt ans ensemble, une liaison forte mais destructrice.

Aujourd’hui, le rayonnement de l’œuvre de celui qui fut son compagnon paraît plus évident. Bellmer était déjà reconnu de son vivant d’ailleurs. Il s’est rendu célèbre en proposant entre autres des sculptures réalisées avec des corps de poupées désarticulés puis recomposés et a illustré les récits les plus radicaux de Georges Bataille.

Après leur arrivée à Paris, Bellmer présente à Unica Zürn les membres du groupe des Surréalistes dont le plasticien fait partie. L’œuvre de l’artiste allemande, qui se compose de dessins, de peintures mais aussi de récits et de poèmes questionne sans cesse le corps, l’identité, le trouble, l’instable. Elle semble donc s’inscrire parfaitement dans la logique proposée par le groupe d’André Breton.

À partir de 1960, Unica Zürn développe des troubles schizophréniques. Elle fera plusieurs séjours en psychiatrie et réalisera d’ailleurs une partie de son œuvre durant ses hospitalisations.

L’Homme-Jasmin, son texte le plus connu, est le récit transposé de cette expérience. Elle s’exprime à la troisième personne mais c’est bien d’elle dont il est question. Son texte est sous-titré Impressions d’une malade mentale. Récits et poèmes se mêlent. Unica Zürn y consigne ses visions, sa perception du monde et explique aussi comment elle réalise ses dessins.

« Depuis toujours obsédée par les visages, elle dessine des visages. Après un premier moment où la plume « nage » en hésitant sur le papier blanc elle découvre la place dévolue au premier œil. Ce n’est que lorsqu’on la regarde du fond du papier qu’elle commence à s’orienter, sans peine, un motif s’ajoute à l’autre. »

Au début de sa vie d’adulte, Unica Zürn s’était essayé à l’écriture de nouvelles. Affectée par la schizophrénie, elle se prend dorénavant comme sujet principal de son œuvre.

Elle écrit : « La plus grande partie de ma vie, je l’ai passée à dormir, l’autre à attendre un miracle, à méditer sur l’inaccessible. »

Bonnes humeurs

J’aime beaucoup tenter des expériences, prendre des chemins restés inédits pour moi, me confronter à de nouvelles matières, les tester. Au départ de cette tentative-là, il y a la volonté et le goût d’écrire à partir d’images, comme je l’ai déjà fait plusieurs fois. Mais à l’arrivée, les nouveaux chemins se révèlent nombreux.

Vous avez peut-être déjà vu passer certains de ces visages fulgurants, colorés, proposés par Laurent Houssin. Je les trouve bouleversants. Le mouvement qu’ils imposent, la force qu’ils contiennent. J’ai tenté de leur donner des voix.

Nous disposons dorénavant avec Laurent de 30 diptyques.

Je place ici quelques-uns d’entre eux :

 

J’aurais envie de les nommer des portraits d’humeurs. Dans les deux sens du terme. L’humeur qui nous guide, qu’on subit, qu’on fait subir aux autres, mais aussi les humeurs qui coulent, les flux qui circulent en nous, sortent ou pas de nos enveloppes.

Je pensais au départ qu’on en ferait un livre avec Laurent, en reprenant les 30 visages et les 30 textes et en les assemblant. Ce n’est pas le chemin qui s’amorce, apparemment. Enfin pas seulement celui-là.

A l’invitation du sérigraphe Antoine Duthoit qui officie à Lille, au Cagibi, actuellement en résidence à la Maison du livre de Bécherel, nous allons prendre quelques jours… pour réinterpréter quatre de ces duos avec les contraintes liées au mode d’impression choisi, la sérigraphie. Le but est de fabriquer un livre d’artiste tiré à une soixantaine d’exemplaires.

Utiliser le matériau initial comme base pour construire un autre contenu qui serait comme une conséquence du premier. Très excitant.

Grand merci à Antoine, Laurent et à la Maison du livre de Bécherel pour leur proposition.

Début du chantier : 17 février.

Les chantiers en cours, les livres à paraître…

Un moment que je ne suis pas passé par ici. Voici quelques nouvelles en vrac ou peu s’en faut, en espérant ne pas être trop confus… Mais c’est touffu…

Je viens d’achever le scénario du premier tome de L’Encyclopédie de la peur.

En voici les personnages principaux :

Aux pinceaux, Ewen Blain. Suivi éditorial : Agathe Camus. Je rédige le scénario du tome 2 au printemps. Et le premier tome sera en librairie courant 2021. Merci aux éditions Jungle d’avoir accueilli ce projet.

Dans son manoir gothique, Clara Baldamore s’apprête à mettre le point final à son grand œuvre, L’Encyclopédie de la peur. À l’intérieur, toutes les peurs sont répertoriées. La vieille dame a consacré sa vie à ce travail, avec l’espoir de servir de guide à l’humanité. Malheureusement, pendant qu’elle a le dos tourné, Raspoutine, son idiot de chien, se jette sur le livre et mange un certain nombre de pages. C’est un désastre ! Toute une vie de travail réduite à néant… Compte tenu de son grand âge, Clara ne pourra jamais reconstituer son œuvre. À moins que l’arrivée impromptue de sa petite-fille ne lui offre une solution ? Lili sera-t-elle à la hauteur des épreuves terrifiantes qui l’attendent ? Rapportera-t-elle la précieuse essence de la peur ?

Très heureux aussi de poursuivre des séries d’albums entamées l’année dernière chez deux fabuleuses maisons d’édition : La Cabane bleue et Hygée éditions.

Je cosigne deux nouveaux titres de la collection Suis du doigt, La tortue de mer (illustré par Félix Rousseau) et Le loup (illustré par Evelyne Mary). Ils seront en librairie au mois de mars. Des livres documentaires engagés et éco-conçus, et une barque menée par deux fabuleuses éditrices militantes, Sarah Hamon et Angela Léry. Merci à elles pour leur confiance renouvelée.

Je cosigne également deux nouveaux titres d’une collection démarrée l’an passé chez Hygée éditions (Presses de l’EHESP), intitulée dorénavant Et si on parlait de… Sur le même modèle que Ma mère à deux vitesses, paraîtront Mon ami hors du commun (sur l’autisme) (illustré par Benjamin Strickler) et Mon papy a perdu la tête (sur Alzheimer) (illustré par Laurent Richard). Ils sortiront à la fin du printemps 2020. Une histoire du soir suivie de quelques pages rédigées par le psychologue Baptiste Fiche. Belle expérience !

Couverture d’Un ami hors du commun. Dessin de Benjamin Strickler. A paraître en juin chez Hygée éditions

2020 sera aussi pour moi l’occasion de revenir en littérature avec un roman chez Tri Nox éditions. Merci à Stéphane Batigne pour sa confiance. J’y reviendrai plus longuement dans un autre post. Sous la cendre arrivera en librairie au printemps.

Je pense boucler le scénario de Maldoror et moi pour le mois d’avril. Roman graphique développé avec Laurent Richard (encore lui) pour la belle collection 1000 Feuilles de Franck Marguin, chez Glénat. Il sera en librairie dans une petite année…

Dessin : Laurent Richard

Et si tout va bien, je devrais enchaîner avec un autre roman graphique sur la vie de Marcel Carné pour la collection 9 et demi, nouvelle collection créée chez Glénat, consacrée au cinéma et codirigée par Franck.

Une année riche et chargée, gonflée de beaux projets…

A la folie, épisode 3

Il y a quelques années, j’avais proposé à Paola Grieco, alors responsable éditoriale de Gulf Stream éditeur, un nouvel abécédaire pour sa collection Et toc ! dans laquelle nous avions déjà publié un titre sur le développement durable, écrit avec Sylvie Muniglia, livre aujourd’hui épuisé, nommé Vers un monde alternatif.

Un abécédaire sur la folie… Rien que ça… Le but n’étant aucunement d’être exhaustif. Ne pas faire le tour de la question mais proposer quelques pistes.

Je l’ai retrouvé dans mes archives. Le livre n’a jamais existé parce que la collection s’est arrêtée. Mais le chantier était presque achevé.

Vous y piocherez peut-être des choses, ici ou là.

Aujourd’hui les lettres I à M. La suite au prochain épisode…

I comme Idiot du village

Simple d’esprit, idiot du village, benêt, fada, débile, etc. Respectueux ou franchement injurieux, le vocabulaire propose un grand nombre de formules pour décrire celui à qui autrefois, on réservait une place dans la communauté. Oui mais quand ? Ça fait longtemps alors, parce qu’aujourd’hui, vu la vitesse à laquelle on veut faire aller une société qui considère surtout la norme, et dans laquelle de surcroît il faut être jeune, beau, intelligent et performant (éternellement si possible), celui qui tenait une place à part dans un groupe, un village, ici ou ailleurs, qu’on prenait parfois pour un sage, capable de communiquer directement avec tout un tas de Dieu, on ne l’accepte plus. L’idiot du village, un moment qu’il a disparu.

En psychiatrie, la débilité et l’idiotie correspondent à des concepts précis.

La débilité est un état permanent d’insuffisance intellectuelle qui ne permet pas de répondre aux exigences du milieu. On considère que la majorité des êtres humains possède un QI (quotient d’intelligence) tournant autour de 100. Si tu as un QI supérieur à 140, tu es un surdoué (comme Einstein ou Descartes) mais si tu as un QI inférieur à 70, tu es un débile. Entre 50 et 70, débile léger et entre 30 et 50, débile profond. Ah, tu as une question qui te brûle la langue. Et en dessous de 30, ça donne quoi ? Eh bien il ne s’agit plus de débilité mais d’idiotie, forme majeure d’arriération mentale profonde. L’aliéniste Esquirol opposait d’ailleurs la démence à l’idiotie. La seconde était pour lui le degré le plus grave de l’absence de développement de l’intelligence : « L’idiot est ce qu’il a toujours été, il est tout ce qu’il peut être par rapport à son organisation primitive ».

Maintenant, tu réfléchiras à deux fois avant de traiter ton voisin de table de débile ou d’idiot. Ou du moins, tu pourras le faire en connaissance de cause.

I comme Invités au festin

Unique en France, à Besançon, La maison des sources est un lieu de vie animé par l’association Les Invités au festin. Ouvert depuis 1999, ce foyer accueille treize résidents, tous psychotiques. C’est une structure où chacun peut déambuler librement, une forme de tremplin, de passerelle entre hôpital et société.

À La maison des sources, les résidents vivent en communauté. Ils participent au fonctionnement de cette structure qui n’est pas médicalisée. Ils possèdent chacun une chambre et la décorent comme ils l’entendent. Ils assurent la cuisine également. Il s’agit de patients stabilisés qui prennent quotidiennement des médicaments.

Dans une interview que Sandrine Bonnaire a accordée pour parler du documentaire qu’elle a consacré à sa sœur, autiste, l’actrice cerne bien le problème en jeu ici : « L’hôpital est un lieu de soins mais en aucun cas, un lieu de vie. » Sa sœur Sabine a été en effet internée pendant cinq ans avant de rejoindre un foyer. Elle est malheureusement « définitivement abîmée ».

Marie-Noëlle Besançon, psychiatre et psychanalyste, a développé au sein de La maison des sources le concept de psychiatrie citoyenne. Elle est persuadée que la maladie mentale est avant tout une pathologie relationnelle et que ce n’est qu’en rétablissant ce lien à l’autre, au monde et à soi-même que le malade pourra envisager un retour à la vie autonome.

Cette expérience d’alternative psychiatrique a été récompensée dès 2002 par le deuxième prix national de l’initiative en économie sociale, décerné par la fondation du Crédit coopératif. La maison des sources est un joli modèle qui mériterait d’être imité. Certains résidents, refermés sur eux-mêmes lors de leurs séjours à l’hôpital, parviennent à s’épanouir ici, à trouver un équilibre. Le foyer reçoit des subventions mais assume également une partie de ses frais de fonctionnement. Les résidents animent par exemple une friperie.

Mais il faudrait des moyens et une véritable volonté politique pour que des lieux de vie tels que celui-ci se développent. Sandrine Bonnaire évoque le foyer où vit sa sœur, lieu de petite taille également. Elle met au jour  cette évidence : « Séjourner dans ces lieux de vie coûte moins cher qu’un internement à l’hôpital. Dans ces foyers où il y a deux éducateurs pour cinq résidents, une grande partie du travail thérapeutique se fait dans le rapport humain et dans l’échange. »

J comme Johnston Daniel

« I had lost my mind » scande Daniel Johnston de sa voix éraillée, sur un des titres de son album Is and always was sorti en 2009. Souffrant de troubles bipolaires qui lui ont valu d’être longuement hospitalisé dans les années 90, Daniel Johnston (1961-2019) occupe une place à part dans la création contemporaine. Pianiste, guitariste, songwriter fameux mais aussi dessinateur, il évolue hors-cadre et ses problèmes psychiatriques font partie intégrante de son univers décalé. Obsessions pour les super-héros, King-Kong, les amours perdues, les grenouilles ou encore Casper le fantôme, Johnston développe une proposition artistique underground unique depuis les débuts des années 80, date à laquelle il a commencé à enregistrer des dizaines de K7 dans son garage. La légende dit d’ailleurs que la plupart de ces chansons étaient dédiées à l’élue de son cœur qui finit, un jour, par se marier avec un croque-mort. Johnston évoque cela dans My baby cares for the dead.

Au plan musical, Daniel Johnston est le père du mouvement lo-fi apparu à la fin des années 80 et développé dans les années 90. Les américains de Pavement sont considérés par exemple comme l’un des groupes les plus représentatifs de ce courant. Économie de moyens, son un peu crasseux. Rien de lisse ici. Beaucoup de sincérité et de spontanéité. Au fil des années, Johnston a acquis un statut de quasi mythe parmi ces pairs. Tu te rends compte ? Tom Waits ou Sonic Youth font même partie de ses fans.

J comme Journal d’un fou

Le Journal d’un fou, une des plus célèbres nouvelles de l’écrivain russe Nicolas Gogol (1809-1852) est le seul texte écrit par l’auteur à la première personne. Dans cette nouvelle, le fonctionnaire Proprichtchine bascule dans la démence en quelques pages. Et même s’il avait vu venir le trouble (« J’avoue que depuis quelque temps, il m’arrive parfois de voir et d’entendre des choses que personne n’a jamais vues ni entendues. »), il commence par entendre des chiens parler entre eux et finit quelques pages plus loin par se prendre pour le Roi d’Espagne.

La littérature évoque depuis très longtemps le trouble mental mais la folie a fasciné particulièrement les écrivains au XIXe siècle. Cet intérêt accru est contemporain des nombreuses découvertes sur le sujet et des débuts d’une nouvelle branche de la médecine nommée psychiatrie.

La folie fascine au XIXe. Ainsi trouve-t-on des savants fous chez Jules Verne. Le capitaine Némo de Vingt-mille lieues sous les mers en est un bel exemple. Autrement, L’île du docteur Moreau d’H.G. Wells ou Frankenstein de Mary Shelley mettent en scène d’autres savants fous et ouvrent des perspectives pour la littérature fantastique et la science-fiction.

Dans un tout autre style, la nouvelle Le Horla de Guy de Maupassant (1850-1893), dans laquelle un homme est en prise avec la survenue d’une folie progressive, aborde le sujet de la maladie mentale. Écrit à la fin de la vie de l’auteur, le texte est en quelque sorte le reflet de l’affection dont souffrait Maupassant lui-même, atteint de syphilis. Le narrateur y tente vainement d’échapper au Horla, présence inquiétante qu’il porte en lui, double qui l’habite et le détruit.

Dans Une saison en enfer, le poète Arthur Rimbaud révolutionne bien sûr la langue et la poésie mais évolue aussi dans un espace où le dérèglement des sens et certains états limites sont les principaux sujets. Si des sections d’Une saison en enfer sont titrées Délires, ce n’est pas un hasard. Extrait : « Je m’habituais à l’hallucination simple : je voyais très franchement une mosquée à la place d’une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d’un lac ; les monstres, les mystères ; un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi. »

K comme Kékéland

Depuis un long moment déjà, Brigitte Fontaine passe pour une artiste excentrique et originale, pour ne pas dire complètement déjantée. Ses prestations télévisuelles décalées de la fin des années 90et du début des années 2000 poussent à se poser légitimement des questions sur la santé mentale de la diva de l’underground français. Et puis, le titre de son premier album, paru en 1968, n’annonçait-il pas déjà la couleur : Brigitte Fontaine est… folle ?

Dans une chanson sobrement intitulée Folie, en 2004, l’artiste règle ses comptes avec les journalistes qui se sont largement répandus sur le sujet. Eh oui, on peut avoir à cœur de faire la folle et ne pas plaisanter avec la folie. Brigitte Fontaine donne un éclairage violent et cru sur son rapport à la maladie :

« Si je sors c’est pour quelques pas. L’espace horrible fond sur moi. Comme un gigantesque vautour. Transparent et sanglant le jour. Le noir que l’on flaire dans la nuit. Eh bien oui telle est ma folie. Brigitte est folle il est dit. Que c’est drôle, que c’est joli. »

En 2009, dans un entretien accordé à Télérama, l’artiste déclare également : « Je souffre d’une maladie nerveuse et psychique assez grave, et personne ne peut me guérir. Donc j’ai besoin de beaucoup, beaucoup de réconfort. »

Avec toutes ses gesticulations, on privilégie parfois un peu trop le personnage médiatique et on finit par méconnaître son œuvre. C’est bien dommage. Car singulière, Brigitte Fontaine l’est à plus d’un titre.

K comme Krueger Freddy

Connais-tu le véritable visage de l’acteur américain Robert Barton Englund ? Pas si sûr, tant il apparaît grimé dans le rôle qui l’a rendu célèbre, celui du tueur en série Freddy Krueger, personnage fou à lier imaginé par Wes Craven pour le film Les griffes de la nuit en 1984.

L’auteur de ces lignes a bien regretté de s’être fait passer pour plus âgé qu’il n’était lors de la sortie du long-métrage en salle. Les griffes de la nuit, justement interdit aux moins de 13 ans. Le trop jeune garçon d’à peine douze ans est ressorti du cinéma effrayé. Il lui a fallu quelques nuits pour se remettre de ses émotions. Des nuits parce que bien sûr, c’est la nuit que Freddy opère. À l’instar du croque-mitaine, il vient hanter les cauchemars des adolescents.

Peur et folie avancent ici main dans la main. Du suspens. La tension qui monte. Des effets de surprises savamment dosés… et le cocktail devient horrifique à souhait. Le film a été un tel succès que Wes Craven en a tourné six autres (entre 1984 et 1994) dans lesquels Robert Barton Englund  a incarné chaque fois l’horrible Freddy.

Mais dis-moi, Freddy, quel est ton secret de beauté ? L’homme n’a pas eu de chance. De son vivant, après avoir commis d’horribles crimes, il a été brûlé vif. Si si. Et ça laisse quelques traces, tu t’en doutes !

Maintenant, chante avec moi, veux-tu, la mignonne petite comptine du film :

« Un, deux… Freddy te coupera en deux. Trois, quatre… remonte chez toi quatre à quatre. Cinq-six… n’oublie pas ton crucifix. Sept-huit… surtout ne dors plus la nuit. Neuf-dix… il est caché sous ton lit. »

Peur et folie. On trouve le duo exploité dans une ribambelle de films d’épouvante. Du mythique Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper, 1974) mettant en scène une famille violente de ravagés du bulbe notoires, en passant par le sanglant Carrie (Brian de Palma, 1976) ou le très glaçant Shining (Stanley Kubrick, 1980). Citons encore l’angoissant L’Antre de la folie (John Carpenter, 1995) ou le grand-guignolesque Re-animator (Stuart Gordon, 1985), librement inspiré de l’univers de H.P Lovecraft.

Dans la série Twin Peaks, David Lynch utilise également à sa façon les mêmes ressorts, jouant avec la folie et la peur, entretenant sur un grand nombre d’épisodes le mystère entourant la disparition de Laura Palmer.

Alors si tu envisages de te lancer dans la réalisation d’un film d’épouvante, tu connais maintenant la recette. Merci qui ?

L comme La Borde

Fondée en 1953 par le docteur Jean Oury, la clinique de La Borde occupe une place à part dans le paysage des établissements psychiatriques français. On y applique en effet depuis sa création les principes de la psychothérapie institutionnelle. Le but ici est de mettre en œuvre tous les moyens pour accéder à la singularité de chacun des patients. Puisque comme l’écrit Jean Oury, « Être au plus proche, ce n’est pas toucher : la plus grande proximité est d’assumer le lointain de l’autre. »

L’enjeu était de créer un milieu différent du milieu hospitalier ou carcéral ; et après un demi-siècle, l’efficacité des pratiques en place ici n’est plus à démontrer. De nombreux psychiatres sont passés par La Borde pour voir comment on y travaillait. Pourtant, il reste difficile de faire un modèle de cette clinique, le propre de son fonctionnement tenant également à une forme de remise en question et d’évolution permanentes. Quelques grands principes, tout de même, appliqués pour la réussite de cette expérience hors du commun : liberté de circulation, importance des clubs thérapeutiques (dont la fonction est de « travailler » l’ambiance de l’ensemble de la clinique, en veillant à la vie des différents ateliers : jardin, serre, écurie, sports, artisanat, journal, bibliothèque, etc.), nécessité de lutter contre le cloisonnement, la hiérarchie massive, la ségrégation et l’uniformisation.

La Borde montre en tout cas une chose évidente mais qu’il est bon de rappeler : le soin psychiatrique ne peut se borner à la prise de neuroleptiques. L’abord de la maladie mentale doit être multidimensionnel.

À La Borde, les malades sont parties prenantes dans les décisions inhérentes au bon fonctionnement de l’établissement. C’est ce qui fait de cette clinique un lieu hors norme.

L comme Lenz

La littérature, comme les autres formes d’art, entretient des rapports étroits avec la folie. Et Lenz, nouvelle inachevée écrite en 1835 par le poète et auteur dramatique allemand Georg Büchner (1813-1837) occupe une place à part dans ce paysage mouvementé.

Au départ, l’écrivain tente d’y relater un fait réel. L’expérience de plongée dans la folie vécue par son compatriote, le poète Jacob Michael Reinhold Lenz, cinquante-sept ans auparavant. Büchner s’appuie pour cela sur le journal du pasteur Oberlin chez qui Lenz se réfugia en janvier 1778, après une longue marche dans la montagne.

D’abord, c’est une curiosité scientifique qui semble animer Büchner, une volonté de comprendre. N’oublions pas que l’auteur, ayant entrepris des études de biologie, a écrit dans le même temps un mémoire sur le système nerveux du barbeau.

À l’arrivée, le texte va bien au-delà du projet initial. Car Büchner, en se glissant dans la peau de Lenz, réussit à toucher puis à transmettre la perception d’un homme qui sombre dans la folie.

Que voit Lenz quand il délire ? Que ressent-il dans cette forme d’hyper-conscience qui le mine ?

De l’angoisse bien sûr, quand il sent l’univers se dérober sous ses pieds : « … ou bien il restait immobile et posait sa tête dans la mousse et fermait à demi les yeux, et alors cela s’éloignait, la terre se dérobait sous son corps, elle devenait aussi petite qu’une planète errante, aspirée par le flot tumultueux qui roulait ses eaux limpides loin au-dessous de lui. »

De la peur aussi, quand il perd jusqu’à la conscience de sa réalité physique : « Une peur sans nom se saisit de lui. Il se leva d’un bond, courut à travers la chambre, en bas de l’escalier, devant la maison ; mais en vain, obscurité totale, rien – il était un rêve à ses propres yeux. »

Une instabilité permanente enfin, qui l’épuise : « Une pression violente et il s’effondrait, épuisé ; il gisait, pleurant à chaudes larmes. Et puis une force soudaine lui venait, il se relevait, froid et indifférent ; ses larmes lui paraissaient de glace, il éclatait de rire. Plus haut il se hissait, plus bas il chutait. »

La réussite de Büchner tient du miracle et pose question. Comment une personne reconnue saine de corps et d’esprit peut-elle nous donner à voir la perception d’un fou avec autant de vérité ? Une réponse possible : la folie loge en chacun de nous et fait partie de notre intimité.

L comme Lobotomie

La lobotomie est une opération chirurgicale consistant à sectionner certains circuits neuronaux en vue de traiter des maladies mentales réputées incurables. On ne touche pas à des fonctions vitales du cerveau mais il résulte quand même une altération de certaines facultés pour le malade. Aussi, elle peut être considérée comme une atteinte grave à l’intégrité de la personne.

La lobotomie est interdite aujourd’hui dans la plupart des pays (dont la France). Elle a été remplacée par des traitements médicamenteux à base de neuroleptiques. Dans l’Hexagone, 26 lobotomies ont tout de même été effectuées entre 1980 et 1986.

Le professeur portugais Antonio Egas Moniz est l’un des inventeurs de la lobotomie, telle qu’elle a été pratiquée au XXe siècle. Il a d’ailleurs reçu pour cela le Prix Nobel de médecine en 1949. Avec le recul, on se dit que bon, non parce que là, en terme d’avancée médicale, on peut se poser des questions quand même…

Très vite, cette pratique a eu ses opposants. Henri Baruk, longtemps directeur de l’hôpital de Charenton, s’y est toujours opposé par exemple, comme aux électrochocs d’ailleurs, préférant les psychothérapies s’appuyant sur le dialogue aux méthodes violentes. Pour lui, cette pratique et purement et simplement barbare. Avant le développement des neuroleptiques, certains médecins ont pensé par exemple qu’il serait bon d’utiliser cette technique pour les grands criminels reconnus irresponsables de leurs actes. Afin de dénoncer cette pratique, Henri Baruk écrit : « En somme, l’idée qui préside à cette initiative est d’extirper le crime du cerveau de l’homme considéré comme un malade. » Et un peu plus loin, « Le malade est nécessairement diminué dans sa personnalité, mutilation que je réprouve, estimant que le premier devoir d’un médecin est de respecter l’intégralité de l’être humain qui vient se confier à lui. »

M comme Marginal

Dans notre société aux normes trop bien fixées, ou rien ne doit dépasser au risque de trépasser, il y a peu de place pour la différence. Aussi, les malades mentaux sont-ils en première ligne parmi les populations victimes de l’exclusion sociale. Moins on parle de folie et mieux les gens semblent se porter. La folie, cela inquiète. On préfère ne pas y penser.

Cela fait un moment que cela dure, d’ailleurs. Dans le chapitre intitulé Le grand renfermement de son Histoire de la folie à l’âge classique, Michel Foucault écrivait : « L’internement est une création institutionnelle propre au XVIIe siècle… Mais dans l’histoire de la déraison, il désigne un événement décisif : le moment où la folie est perçue sur l’horizon social de la pauvreté, de l’incapacité au travail, de l’impossibilité de s’intégrer au groupe ; le moment où elle commence à former texte avec les problèmes de la cité. »

Voilà le fou « désintégré » dès le XVIIe siècle. Si depuis, tout au long de l’histoire de la médecine, un grand nombre d’initiatives ont existé pour ne pas exclure les malades mentaux de la vie de la cité (structures ouvertes sur l’extérieur à Saint-Alban en Lozère, appartements thérapeutiques adaptés, etc.), la folie continue de faire peur et les patients d’être la plupart du temps marginalisés.

Certaines pathologies nécessitent une hospitalisation en milieu fermé, c’est vrai, et l’on ne sait pas trop ce qu’il se passe finalement derrière les murs. Notre imaginaire fonctionne à plein. Nous avons une vision fantasmée de la folie en général et du fou en particulier. Peur aussi, au fond, un jour ou l’autre, d’être nous-mêmes face à la maladie mentale ou qu’elle touche un de nos proches.

Maldoror et moi, work in progress

Avec Laurent Richard, nous voilà embarqués depuis plusieurs mois dans une aventure bien sombre, un roman graphique construit autour des fascinants Chants de Maldoror de Lautréamont, prévu pour la belle collection 1000 feuilles des éditions Glénat. Remerciements au passage à son directeur, Franck Marguin, pour sa confiance renouvelée.

Arrivé pour ma part à 85 planches découpées, autrement dit 8 séquences sur 13. Laurent, quant à lui, achève la quatrième séquence. Rarement j’ai eu tant de plaisir à développer un projet. Nous travaillons Laurent et moi en ayant vraiment embarqué sur le même bateau.

L’histoire ? Martin, un adolescent, découvre à un moment instable de sa vie les Chants de Maldoror. C’est peu de dire que ce texte va déteindre sur lui, le transformer à jamais. Il est question ici d’un basculement, de la confrontation de deux mondes, d’une plongée probable dans la folie. Riche programme.

En exclusivité mondiale, je place ici trois extraits puisés ici ou là afin que vous puissiez prendre la température de Maldoror et moi.

Tournée en Bretagne

La semaine prochaine, avec l’ami Thomas Scotto, nous partons en tournée en Bretagne avec notre lecture-performance Entre les lignes et le livre du même nom, paru chez Cavale éditions en juin dernier.

Venez nombreuses et nombreux et partagez allégrement ces bonnes nouvelles !

Vous nous trouverez…

Le mardi 12 novembre à 19h30 chez l’habitante à Rennes pour une lecture-performance. Plus d’infos auprès de Morgane Labbe.

Le mercredi 13 novembre à 18h00 à la Médiathèque de Muzillac pour une lecture-performance.

Le jeudi 14 novembre à 20h30 chez l’habitant à Peillac pour une lecture-performance.

Le samedi 16 novembre à 17h à la Médiathèque de Baden pour une lecture-performance.

Le dimanche 17 novembre à 16h30 à la librairie Le bateau livre pour une lecture de quelques extraits de Entre les lignes et une rencontre-signature.

Le mardi 19 à 18h30 à la Médiathèque Jean-Michel Bollé à Redon pour une lecture-performance.

Le mercredi 20 à Lorient en soirée à la Librairie Comme dans les livres pour une lecture de quelques extraits de Entre les lignes et une rencontre-signature.

Si vous n’avez pas encore ce merveilleux petit livre qu’est Entre les lignes, conversation croisée construite autour du rapport à l’enfance et à l’écriture… eh bien vous pouvez le trouver chez Librairie Comme dans les livres, Librairie Rendez-vous N’importe Où, Librairie Libellune, Librairie Quilombo, Librairie Comptines, Librairie Gréfine – La Rochelle, Jeux Bouquine, Librairie M’Lire Laval, Librairie Recrealivres, Librairie La Courte Echelle, Liliroulotte, L’Ivresse Des Mots.

Ou en vente directe, dans le Magasin de Benoît : https://lemagasindebenoit.bigcartel.com/pr…/entre-les-lignes

L’automne sera chaud…

Quand c’est l’automne, on sort des livres… mais on sort aussi de son bureau pour aller à la rencontre des lectrices et lecteurs.

Demandez le programme !

Le 7 octobre, je serai à Nantes pour la soirée de lancement de la fabuleuse Cabane bleue. Ce sera au Hopopop Café. Merci à Sarah et à Angela pour m’avoir embarqué avec elles dans cette fabuleuse aventure.

17 h
Accueil au Hopopop Café, 4 allée du Port Maillard, Nantes
(ligne 2 du tramway, arrêt Bouffay)

17 h 30
Présentation de la cabane d’édition et de son équipe de choc !

18 h 30
Soirée de lancement de La cabane bleue ! Apéritif, papote, partage et bonne humeur

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Le 11 octobre je serai avec Laurent Richard à Paris pour une rencontre autour de Nanaqui, une vie d’Antonin Artaud. Avec Fantazio (performance poétique à 19h) et les éditions Prairial, qui viennent de republier Les nouvelles révélations de l’être. Ce sera à la librairie Quilombo. Merci à Fred pour son accueil.

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En novembre, avec l’ami Thomas, nous partons en tournée en Bretagne pour notre lecture-performance Entre les lignes. Entre les lignes est aussi devenu un livre… paru chez Cavale éditions. Tu peux le commander chez ton libraire ou par ici. Et pendant la tournée avec Thomas, on en aura plein nos poches.

Tournée entre les lignes

Du 12 au 20 novembre, nous serons à Rennes, Muzillac, Peillac, Baden, Pénestin, Redon et Lorient.

Tout début décembre, eh bien ce sera le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil. Je viendrai principalement pour la Cabane bleue dont j’ai parlé plus haut et pour les éditions de la Gouttière, pour la parution du troisième et dernier tome de La Pension Moreau.

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Et pour la fin de l’année, du 5 au 7 décembre je serai au Salon du livre jeunesse de Ploufragan (22). Je retourne là-bas avec beaucoup de plaisir. Une équipe au top et de belles rencontres en perspective. Et une pléiade d’autrices et d’auteurs talentueux et sympathiques… Laurent Richard (encore lui), Thomas Scotto (eh oui), Andrée Prigent, Hervé Le Goff, Alex Cousseau…

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