Maldoror et moi, work in progress

Avec Laurent Richard, nous voilà embarqués depuis plusieurs mois dans une aventure bien sombre, un roman graphique construit autour des fascinants Chants de Maldoror de Lautréamont, prévu pour la belle collection 1000 feuilles des éditions Glénat. Remerciements au passage à son directeur, Franck Marguin, pour sa confiance renouvelée.

Arrivé pour ma part à 85 planches découpées, autrement dit 8 séquences sur 13. Laurent, quant à lui, achève la quatrième séquence. Rarement j’ai eu tant de plaisir à développer un projet. Nous travaillons Laurent et moi en ayant vraiment embarqué sur le même bateau.

L’histoire ? Martin, un adolescent, découvre à un moment instable de sa vie les Chants de Maldoror. C’est peu de dire que ce texte va déteindre sur lui, le transformer à jamais. Il est question ici d’un basculement, de la confrontation de deux mondes, d’une plongée probable dans la folie. Riche programme.

En exclusivité mondiale, je place ici trois extraits puisés ici ou là afin que vous puissiez prendre la température de Maldoror et moi.

Tournée en Bretagne

La semaine prochaine, avec l’ami Thomas Scotto, nous partons en tournée en Bretagne avec notre lecture-performance Entre les lignes et le livre du même nom, paru chez Cavale éditions en juin dernier.

Venez nombreuses et nombreux et partagez allégrement ces bonnes nouvelles !

Vous nous trouverez…

Le mardi 12 novembre à 19h30 chez l’habitante à Rennes pour une lecture-performance. Plus d’infos auprès de Morgane Labbe.

Le mercredi 13 novembre à 18h00 à la Médiathèque de Muzillac pour une lecture-performance.

Le jeudi 14 novembre à 20h30 chez l’habitant à Peillac pour une lecture-performance.

Le samedi 16 novembre à 17h à la Médiathèque de Baden pour une lecture-performance.

Le dimanche 17 novembre à 16h30 à la librairie Le bateau livre pour une lecture de quelques extraits de Entre les lignes et une rencontre-signature.

Le mardi 19 à 18h30 à la Médiathèque Jean-Michel Bollé à Redon pour une lecture-performance.

Le mercredi 20 à Lorient en soirée à la Librairie Comme dans les livres pour une lecture de quelques extraits de Entre les lignes et une rencontre-signature.

Si vous n’avez pas encore ce merveilleux petit livre qu’est Entre les lignes, conversation croisée construite autour du rapport à l’enfance et à l’écriture… eh bien vous pouvez le trouver chez Librairie Comme dans les livres, Librairie Rendez-vous N’importe Où, Librairie Libellune, Librairie Quilombo, Librairie Comptines, Librairie Gréfine – La Rochelle, Jeux Bouquine, Librairie M’Lire Laval, Librairie Recrealivres, Librairie La Courte Echelle, Liliroulotte, L’Ivresse Des Mots.

Ou en vente directe, dans le Magasin de Benoît : https://lemagasindebenoit.bigcartel.com/pr…/entre-les-lignes

L’automne sera chaud…

Quand c’est l’automne, on sort des livres… mais on sort aussi de son bureau pour aller à la rencontre des lectrices et lecteurs.

Demandez le programme !

Le 7 octobre, je serai à Nantes pour la soirée de lancement de la fabuleuse Cabane bleue. Ce sera au Hopopop Café. Merci à Sarah et à Angela pour m’avoir embarqué avec elles dans cette fabuleuse aventure.

17 h
Accueil au Hopopop Café, 4 allée du Port Maillard, Nantes
(ligne 2 du tramway, arrêt Bouffay)

17 h 30
Présentation de la cabane d’édition et de son équipe de choc !

18 h 30
Soirée de lancement de La cabane bleue ! Apéritif, papote, partage et bonne humeur

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Le 11 octobre je serai avec Laurent Richard à Paris pour une rencontre autour de Nanaqui, une vie d’Antonin Artaud. Avec Fantazio (performance poétique à 19h) et les éditions Prairial, qui viennent de republier Les nouvelles révélations de l’être. Ce sera à la librairie Quilombo. Merci à Fred pour son accueil.

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En novembre, avec l’ami Thomas, nous partons en tournée en Bretagne pour notre lecture-performance Entre les lignes. Entre les lignes est aussi devenu un livre… paru chez Cavale éditions. Tu peux le commander chez ton libraire ou par ici. Et pendant la tournée avec Thomas, on en aura plein nos poches.

Tournée entre les lignes

Du 12 au 20 novembre, nous serons à Rennes, Muzillac, Peillac, Baden, Pénestin, Redon et Lorient.

Tout début décembre, eh bien ce sera le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil. Je viendrai principalement pour la Cabane bleue dont j’ai parlé plus haut et pour les éditions de la Gouttière, pour la parution du troisième et dernier tome de La Pension Moreau.

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Et pour la fin de l’année, du 5 au 7 décembre je serai au Salon du livre jeunesse de Ploufragan (22). Je retourne là-bas avec beaucoup de plaisir. Une équipe au top et de belles rencontres en perspective. Et une pléiade d’autrices et d’auteurs talentueux et sympathiques… Laurent Richard (encore lui), Thomas Scotto (eh oui), Andrée Prigent, Hervé Le Goff, Alex Cousseau…

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A la folie, épisode 2

Il y a quelques années, j’avais proposé à Paola Grieco, alors responsable éditoriale de Gulf Stream éditeur, un nouvel abécédaire pour sa collection Et toc ! dans laquelle nous avions déjà publié un titre sur le développement durable, écrit avec Sylvie Muniglia, livre aujourd’hui épuisé, nommé Vers un monde alternatif.

Un abécédaire sur la folie… Rien que ça… Le but n’étant aucunement d’être exhaustif. Ne pas faire le tour de la question mais proposer quelques pistes.

Je l’ai retrouvé dans mes archives. Le livre n’a jamais existé parce que la collection s’est arrêtée. Mais le chantier était presque achevé.

Vous y piocherez peut-être des choses, ici ou là.

Aujourd’hui les lettres D à H. La suite au prochain épisode…

 

D comme Drogue

La consommation de substances psychotropes, c’est-à-dire qui modifient le comportement (perception, sensation, humeur, conscience), qu’elles soient légales ou illégales, naturelles (alcool, haschich) ou chimiques (cocaïne, héroïne, LSD), peut altérer le fonctionnement du cerveau et mener à l’apparition de psychoses.

Le LSD, puissant hallucinogène chimique, a été largement utilisé dans les années 50 à 70 par la contre-culture américaine et diffusé dans les milieux de la musique et du cinéma. Les chantres du mouvement psychédélique en faisaient grand usage. La consommation du LSD a été interdite aux États-Unis et en Angleterre dès le milieu des années 60. On donnera deux exemples célèbres pour montrer les effets désastreux de cette substance, au niveau psychique.

En 1968, Syd Barrett est exclu du groupe Pink Floyd en raison de ses comportements trop instables dus à la consommation massive de LSD. Après quelques enregistrements en solo, il prend sa retraite en 1975 (dès 29 ans donc) et vit reclus, en ermite, jusqu’à sa mort en 2006. Dépressif à cause du LSD ? Difficile à prouver. Surtout que de nombreuses infos contradictoires sur Barrett entretiennent la légende. Mais enfin, on peut penser qu’il a tout de même fichu en l’air une sacrée carrière potentielle, non ?

Idem ou pas loin pour Brian Wilson, le leader des Beach Boys. Après le succès colossal de Pet sounds, album mythique dans lequel les californiens rendent même les Beatles jaloux, Brian Wilson envisage d’enregistrer son chef-d’œuvre. Surviennent alors pour lui plusieurs décennies de dépression profonde et de séjours en psychiatrie. Smile sera finalement enregistré au début des années 2000, après une grande partie de vie qui s’apparente à une traversée de l’enfer. Avant de sombrer, Wilson était un grand consommateur de LSD. CQFD. Alors après de si beaux gâchis, prends garde à toi. Drogue et folie font souvent bon ménage.

 

E comme Électrochocs

L’idée d’utiliser le choc électrique pour soigner des malades atteints de certains troubles mentaux est venue au neuropsychiatre italien Ugo Cerletti (1877-1963) en visitant les abattoirs de Rome. Certains médecins ont de drôles de passe-temps, tout de même ! Pour mettre à mort les animaux sans qu’ils souffrent, on fait passer en effet un violent courant électrique dans leur tête. Ils perdent alors connaissance. Eh oui, avant de les manger, il faut bien tuer les bêtes…

Chez l’animal comme chez l’humain, l’électrochoc produit une forme de coma. On provoque artificiellement une crise d’épilepsie. Et cette décharge électrique permettrait apparemment d’« apaiser » certains patients.

Dans des pathologies telles que les dépressions profondes, la technique est rapidement adoptée, la pharmacopée de l’époque étant encore assez pauvre en termes d’antidépresseurs. Des résultats sont constatés. Une amélioration à court terme pour quelques patients, même si la méthode est violente par ailleurs, et présente des effets secondaires, notamment sur le fonctionnement de la mémoire et des fonctions cognitives. De plus, la sismothérapie (non scientifique des électrochocs) n’est pas forcément prescrite à bon escient. Apparemment, dans certains hôpitaux, elle sert davantage à punir des patients récalcitrants qu’à les soigner. La méthode est décriée souvent, à partir des années 70, abandonnée presque, considérée comme barbare, interdite même dans de nombreux pays.

Aujourd’hui rebaptisée plus « poétiquement » électroconvulsiothérapie, pour éviter d’employer des mots qui fâchent, l’ECT est toujours prescrite en France par exemple, dans certaines formes graves de dépressions, quand les médicaments se sont révélés inefficaces. Sa pratique est davantage réglementée qu’elle ne l’a été. Le patient subit en effet l’ECT sous anesthésie générale et doit donner son consentement pour recevoir ce type de traitement.

F comme Fanatisme

Le fanatique est-il fada pourrait demander légitimement un Marseillais ? Sans doute un peu, voire beaucoup, mais pas au sens psychiatrique en tout cas. Le fanatisme n’est pas référencé dans les dictionnaires de médecine comme une maladie mentale. Pourtant, entre fana et fada, il n’y a qu’un pas. Et fanatique vient du latin fanaticus qui peut signifier « inspiré, en délire ».

On le lit chaque jour dans les journaux, et depuis longtemps, le fanatique est prêt à tout, au nom d’une idéologie ou d’une religion. À tout, c’est-à-dire à tuer par exemple et à mourir aussi. Du côté de ceux qu’on surnomme aisément les fous de dieu, on pensera aux Talibans ou aux islamistes radicaux peut-être, mais l’histoire est jonchée d’actes terribles qu’on peut attribuer au même genre d’individus, même si ces derniers portent d’autres noms. La volonté d’imposer telle ou telle religion a souvent débouché sur des massacres qu’on peut attribuer à des fanatiques. Dans Tuez-les tous, essai au titre évocateur paru en 2006, les historiens Elie Barnavi et Anthony Rowley passent au crible une période s’étendant du VIIe au XXIe siècle. On y retrouve les Croisades, le massacre de la Saint-Barthélemy ou plus près de nous, les actions d’Al Qaïda et de Ben Laden.

Manipulation mentale. Lavage de cerveaux. Bourrage de crâne. Endoctrinement. Quand il s’agit d’asseoir le pouvoir d’un despote ou d’imposer une religion, parfois les deux à la fois, l’humain ne montre pas son meilleur profil. Certains sont prêts à tout pour créer des bombes humaines. La question qui brûle les lèvres est la suivante : Peut-on fabriquer des psychopathes ? D’une certaine façon, on peut répondre par l’affirmative. Le fanatique n’a pas toute sa tête. Une partie de son cerveau ne lui appartient plus. C’est un fada !

 

F comme Fête des fous

Les Fêtes des fous apparaissent dès les premiers siècles du Moyen Âge. Au même titre que le carnaval, elles sont les héritières des Saturnales de l’époque romaine. Ces rites d’inversion permettent le défoulement. Elles ont lieu entre le 17 et le 23 décembre de chaque année. Les clercs et les membres du bas clergé commencent par élire un abbé des fous. On boit, on chante des psaumes grotesques. On choisit ensuite dans la foule un évêque ou un pape des fous puis l’élu est mené chez lui perché sur un tonneau ou sur un âne.

La Fête des fous investit les cathédrales. On mange du cochon sur l’autel. Les rituels religieux sont parodiés. Suit un grand défilé dans les rues, copieusement arrosé. En 1451, le chapitre d’Évreux menace : « Nous défendons, sous peine d’excommunication que toutes personnes ecclésiastiques dépendant de nous exercent dans notre église n’importe quelles facéties, insolences ou impudicités, jeux déshonnêtes. » Il y a des choses avec lesquelles on ne plaisante pas. Malgré ces interdictions, les Fêtes des fous perdureront un moment.

Au XIXe siècle, certaines gravures en attestent, des bals sont organisés une fois par an dans plusieurs établissements psychiatriques parisiens. Le bal des folles de La Salpêtrière fait même apparemment se déplacer quelques journalistes. On n’est plus ici dans l’inversion des rôles du type carnaval mais bien dans un hôpital transformé pour quelques heures en salle de bal au milieu de laquelle les patientes, costumées, bénéficient d’une certaine liberté. L’écrivain Maxime Du Camp, ami de Flaubert, se rappelle avoir assisté à l’un de ses bals, à la Salpêtrière : « Une autre fois, j’ai assisté à un bal costumé donné aux folles ; on leur avait ouvert le magasin aux vêtements, et elles étaient coiffées selon leur goût, en marquise, en laitière ou en pierrette. Généralement, la folie des femmes est bien plus intéressante que celle des hommes ; l’homme est presque toujours farouche, fermé, obtus ; il raisonne même dans le déraisonnement ; la femme, qui est un être d’expansion universelle, exagère son rôle, parle, gesticule, raconte et initie, du premier coup, à tous les mystères de son aberration. » C’est curieux de lire ces lignes. On les croirait revenues d’un âge préhistorique. Et les hommes sont comme ça. Et les femmes sont comme ça. Un peu sexiste, non, ce Maxime Du Camp !

 

F comme Folie

Quel intérêt y a-t-il, dans un abécédaire consacré entièrement à la folie, à proposer une entrée folie ? Alors, hein, quel intérêt ? Eh bien figure-toi qu’ici, il sera question d’architecture et non de médecine. Ceci explique cela.

Apparues au XVIIe siècle et construites principalement au XIXe, les folies sont des maisons édifiées en périphérie des villes par les plus riches. Elles se caractérisent par leur extravagance architecturale et un sens affirmé de la fantaisie. Ce sont des maisons de campagne, dédiées au divertissement de ceux qui ont les moyens. Elles renferment des boudoirs, des salles de bal, des jardins audacieux. Des demeures extravagantes, donc folles en quelque sorte.

Mais dans le domaine de l’étymologie, les historiens de la langue ne sont pas tous d’accord. Et les dernières recherches dans le domaine montrent que Furetière a sans doute fait fausse route au XVIIe dans son dictionnaire. Il écrit en effet : « Il y a (…) plusieurs maisons que le public a baptisées du nom de la folie, quand quelqu’un y a fait plus de dépenses qu’il ne pouvait, ou quand il a bâti de quelque manière extravagante.  » Mais en définitive, il y a de fortes chances, comme l’écrit Alain Rey dans son Dictionnaire de la langue française que le terme soit rattaché à celui de feuillée (abri de feuillage) et non pas de fol. La folie, ce serait donc plutôt un endroit où l’on se cache, se dissimule, pour être à l’abri des regards et entretenir par exemple des relations adultères. Folie est un faux ami. C’est vrai que dans Les liaisons dangereuses, roman emblématique du libertinage paru en 1782, il est question de ces drôles de maison.

Les folies ont laissé quelques traces dans le présent. Le quartier de la Folie-Méricourt par exemple, situé dans le nord du XIe arrondissement de Paris, porte le nom d’une luxueuse propriété de campagne construite par un certain Méricourt et rattrapée finalement par la ville.

 

F comme Frame Janet

En 1990, la réalisatrice néo-zélandaise Jane Campion tourne Un ange à ma table, son deuxième long-métrage. Il s’agit de l’adaptation de l’autobiographie d’une de ces auteures de prédilection, Janet Frame (1924-2004). Le film permettra à un large public de découvrir la vie et l’œuvre d’une femme dont le destin a été malheureusement lié de très près à la psychiatrie et aux dérives de cette dernière. Car s’il existe des erreurs judiciaires, le cas de l’auteure néo-zélandaise nous fait penser qu’il peut en aller de même en psychiatrie. On observe, on diagnostique et… on se trompe.

Institutrice, la jeune femme fait une dépression. Dans sa vie, un épisode traumatique évident. Elle a été marquée par la disparition de ses deux sœurs qui se sont noyées, à dix ans d’intervalle.

Internée, on diagnostique Janet Frame schizophrène. Elle restera huit ans enfermée et subira près de deux cents séances d’électrochocs. Le recours à la littérature et l’écriture de son « calvaire  thérapeutique » lui permettra d’échapper de peu à la lobotomie. Des examens effectués après sa sortie par d’autres médecins prouveront qu’elle ne souffrait aucunement de schizophrénie. Un tel parcours fait froid dans le dos.

Janet Frame raconte ce qu’elle a enduré durant ces années dans les trois volumes de son autobiographie et son expérience de la folie sert de base à l’écriture de la plupart de ses autres textes. Le roman Visages noyés, publié en 1961, est à ce titre assez saisissant. Il décrit le seul recours des fous face à la cruauté du monde : créer leur propre univers. La vision de Janet Frame est passionnante, justement, parce qu’elle n’est pas celle d’un médecin mais bien d’un malade et d’un écrivain.

En France l’œuvre de Janet Frame, restée confidentielle avant le film de Jane Campion, a été en partie publiée aux éditions Joëlle Losfeld. Quinze romans et quatre recueils de nouvelles constituent l’intégralité des textes de la néo-zélandaise mais ils ne sont pas tous disponibles en français. Janet Frame a failli à deux reprises recevoir le prix Nobel de littérature. Son œuvre singulière occupe une place grandissante dans l’histoire de la littérature. Elle est aujourd’hui, avec Katherine Mansfield, l’une des auteures néo-zélandaises les plus célèbres.

 

G comme Grossièretés

Les grossièretés et les insultes accompagnent bon nombre de pathologies liées à la folie. Le patient jure quand il se sent menacé, se révolte contre ceux qui tentent de l’entraver, etc. Un classique du genre…

En 1987, Raymond Depardon tourne Urgences, documentaire pour lequel le cinéaste s’est donné pour objectif de filmer le réel sans juger. La caméra se pose quelques mois au service des urgences psychiatrique de La Salpêtrière à Paris. Elle recueille un grand nombre de témoignages de malades. Une femme, perdue dans une démence liée à sa consommation d’alcool, réclame qu’on lui rende son enfant et les insultes fusent. Un peu plus loin, un homme amené par la police pour trouble de l’ordre public prend à parti un membre du service et lui demande comment il trouve le docteur (qui est une femme). Il déverse ensuite sur lui une longue litanie de propos salaces.

Que le malade soit délirant ou non, les insultes sont fréquentes. Surtout si l’on considère, comme le neuropsychiatre Henri Baruk, que « …le délire n’est pas un tissu d’absurdité mais l’expression de sentiments et de pensées qui concernent le fond même de l’humanité. »

Mais quand on lie folie et grossièreté, on croise vite la route d’une maladie singulière et qui a fait l’objet de quelques sketches et scènes de films comiques. Pourtant, s’il est d’apparence cocasse ou presque, le syndrome de Gilles de la Tourette (du nom du médecin qui a théorisé ce problème en 1885) peut se révéler très handicapant. La maladie est caractérisée d’abord par des tics et un manque de coordination motrice. Le patient se met ensuite, toujours involontairement, à imiter (écholalie) puis à insulter (coprolalie) son interlocuteur.

Tu sais ce qu’il te reste à faire si une grossièreté t’échappe un jour. Explique que tu es tout simplement victime de coprolalie. En plus, à défaut de passer pour quelqu’un de bien élevé, tu auras au moins l’air cultivé. Et toc !

 

H comme Handicap

On fait souvent la distinction entre handicap physique et mental mais pour trouver où placer la maladie mentale dans cette classification, il faut être précis. En effet, la confusion est aisée entre déficience intellectuelle et déficience psychique. D’autant que certaines personnes peuvent cumuler ces deux handicaps.

L’expression « handicap mental » qualifie à la fois une déficience intellectuelle (approche scientifique) et les conséquences qu’elle entraîne au quotidien (approche sociale et sociétale).

Le handicap mental se traduit par des difficultés plus ou moins importantes de réflexion, de conceptualisation, de communication, de décision, etc. On considère qu’une personne est déficiente intellectuellement si elle présente un quotient intellectuel inférieur à 69. La trisomie 21 (1 naissance sur 700) et le syndrome du X fragile (1 naissance sur 4 000 pour les garçons et 1 naissance sur 8 000 pour les filles) sont les handicaps les plus fréquents. Selon l’OMS (Organisation mondiale de la santé), le handicap mental est caractérisé par « un déficit significatif du développement intellectuel associé à des limitations de comportement adaptatif se manifestant avant 18 ans ».

La déficience intellectuelle est à distinguer de la déficience psychique. Si des maladies mentales entrent également dans le champ du handicap (la schizophrénie, certaines formes d’autismes), les troubles dont souffrent alors les patients concernent principalement la vie relationnelle, la communication et le comportement.

Toute personne handicapée, en France, peut prétendre bénéficier, une fois adulte, d’une allocation spécifique appelée Allocation pour Adulte Handicapé. Versée par la Caisse d’Allocations Familiales, elle permet de garantir un revenu minimum aux personnes concernées.

 

H comme HDT

L’hospitalisation à la demande d’un tiers ou HDT intervient lorsque le patient n’est pas en mesure de comprendre la nécessité pour lui de recevoir des soins psychiatriques. Sont nécessaires : la demande manuscrite d’un tiers et les certificats médicaux circonstanciés de deux médecins dont l’un est extérieur à la structure d’accueil. Eh oui, le malade qui décroche de la réalité ne se rend pas forcément compte de la gravité de la situation et des dangers qu’il peut causer, à autrui ou à lui-même. Ces démarches sont bien souvent entreprises par son entourage proche, sa famille par exemple. Bon, je te vois sourire là. Mais non, ôte-toi cette drôle de pensée de la tête. Tu peux toujours courir pour essayer de faire enfermer ton pire ennemi en inventant une histoire à dormir debout. Maintenant, comment ne jamais avoir de doute et se dire que parfois, il pourrait bien arriver à la médecine de se tromper ? Ce genre d’erreur a d’ailleurs beaucoup fait fantasmer le cinéma et la télévision. On peut tirer de là des scénarios dignes d’un bon vieux numéro en noir et blanc de la série télévisée Alfred Hitckock présente.

Il existe une autre forme d’hospitalisation contrainte appelée hospitalisation d’office ou HO. Elle correspond au placement d’office de l’ancienne loi de 1848. Depuis 1990, ce type d’hospitalisation est ordonné par un arrêté préfectoral et s’accompagne d’un certificat médical rédigé par un médecin extérieur à l’établissement qui accueillera le patient.

En France, 70 000 personnes sont hospitalisées sans leur consentement par an. Cette mesure concerne environ 10 % des patients et n’est donc en aucune façon la norme, même si on a beaucoup fantasmé sur la notion d’internement abusif.

Il existe donc deux grands types de malades. Ceux qui viennent de leur plein gré recevoir des soins et ceux qu’on force à en recevoir.

L’évolution des traitements et le développement des neuroleptiques, notamment dans certaines pathologies incurables comme la schizophrénie, permettent aujourd’hui d’éviter un nombre significatif d’internement. Les malades vivent chez eux et sont tenus de prendre un traitement régulier qui les stabilise et leur permet de s’intégrer davantage au reste de la population.

Benoît BROYART

A la folie… épisode 1

Il y a quelques années, j’avais proposé à Paola Grieco, responsable éditoriale de Gulf Stream éditeur, un nouvel abécédaire pour sa collection Et toc ! dans laquelle nous avions déjà publié un titre sur le développement durable, écrit avec Sylvie Muniglia, livre aujourd’hui épuisé, nommé Vers un monde alternatif.

Un abécédaire sur la folie… Rien que ça… Le but n’étant aucunement d’être exhaustif. Ne pas faire le tour de la question mais proposer quelques pistes.

Je l’ai retrouvé dans mes archives. Le livre n’a jamais existé parce que la collection s’est arrêtée. Mais le chantier était presque achevé.

Vous y piocherez peut-être des choses, ici ou là.

Aujourd’hui les lettres A à C. La suite au prochain épisode

 

A comme Aliéniste

Le vocabulaire a son importance dans l’histoire de la folie. Jusqu’au XVIIIe siècle, le fou est un insensé. Notre ami, le Petit Robert, en donne la définition suivante : « Qui n’est pas sensé, dont les actes, les paroles sont contraires au bon sens, à la raison. » À cette époque, la folie est un grand fourre-tout dans lequel on enferme (au propre comme au figuré) des tas de gens sans discernement. Des fous, sans doute, mais aussi des délinquants, des criminels, des indigents. La folie, on n’en fait pas encore une maladie.

Sous l’influence de médecins comme Pinel (1745-1826) ou Esquirol (1772-1840), aliénistes fameux, le statut de la folie va radicalement changer. Les insensés vont devenir des aliénés. La conséquence est de taille. La folie devient une maladie, avant même l’arrivée du terme de psychiatrie (au XIXe siècle). Aliéné signifie, comme le précise Claude Quétel dans son impressionnante Histoire de la folie de l’antiquité à nos jours « étranger à l’autre mais aussi à soi-même ». L’aliéné vit ailleurs, hors de lui, et a généralement de gros problèmes pour communiquer. Les aliénistes vont être les premiers également à proposer une classification précise des troubles mentaux.

Longtemps, le statut de la maladie mentale sera régi par la Loi du 30 juin 1838, dite « Loi des aliénés ». Cette dernière prévoit en effet les modalités et les lieux d’internement des malades. Deux grands principes sont édictés. L’assistance d’abord. Chaque département possédera à l’avenir un établissement public dédié à l’accueil des malades mentaux. La protection ensuite. Celle du malade par rapport à lui-même et celle de la société face au malade. Cela entraîne deux types de placements envisageables : placement volontaire et placement d’office.

Cette loi servira de référence durant près d’un siècle et demi tout de même (jusqu’en 1990), même si elle connaîtra des applications de plus en plus restreintes.

 

A comme Art brut

En 1922, le psychiatre Hans Prinzhorn publie le livre Expressions de la folie, après avoir constitué une collection de 5 000 œuvres de 450 personnes internées. Les pièces sont celles d’autodidactes ne possédant bien souvent aucune culture artistique. Intuitives, spontanées, obsédantes, les productions des malades mentaux intriguent.

Une partie de la collection du médecin sera présentée en 1937 par le régime nazi au sein d’une exposition intitulée Art dégénéré. Mais ce n’est pas pour mettre en valeur les propositions artistiques des malades mentaux. Les œuvres des internés sont montrées aux côtés de toiles de peintres modernes, tels que Chagall ou Klee. Le but ici est de ridiculiser certains artistes qui sont pourtant en train de révolutionner la peinture mais qui ne sont pas du goût du Führer.

Les productions des malades mentaux intéressent bientôt les Surréalistes, connus pour leur goût de la liberté et de la transgression. Le poète André Breton, leur chef de file, était d’ailleurs infirmier psychiatrique.

En 1948, le peintre Jean Dubuffet, proche du mouvement Surréaliste, fonde la Compagnie de l’art brut, suivi entre autres par Breton et Jean Paulhan. Il explique ainsi le but de sa démarche : « rechercher des productions artistiques dues à des personnes obscures, et présentant un caractère d’intervention personnelle, de spontanéité, de liberté à l’égard des conventions et des idées reçues. »

Certains artistes bruts entretiennent des liens étroits avec la maladie mentale, c’est le cas d’André Robillard (né en 1932) qui a fabriqué au sein de l’hôpital où il est interné depuis 1951 environ 600 fusils, en récupérant des boîtes de conserve et des dizaines d’objets de son quotidien, dans le but de « tuer la misère ». Certains sont exposés au musée de Lausanne, en Suisse, qui abrite la collection que Dubuffet a constitué sa vie durant.

D’autres artistes bruts n’ont pas été internés, même s’ils sont passés pour des illuminés aux yeux de leurs contemporains. Si tu vas à Chartres, tu admireras par exemple la Maison Picassiette. Pendant vingt-six ans, son propriétaire Raymond Isidore (1900-1964) a récupéré des débris de vaisselle dans des décharges publiques. Il les a utilisés pour couvrir tous les murs de son habitation.

Aujourd’hui, le terme d’Art singulier a supplanté celui d’Art brut. Ces productions ont droit de cité dans les musées d’art contemporain À Dicy et Neuilly-sur-Marne depuis les années 80, à Villeneuve d’Ascq depuis 1997. Aux États-Unis, la ville de Baltimore abrite également un musée consacré à l’Art singulier.

B comme Bipolaire

Emprunté à la physique, le terme bipolaire est employé aujourd’hui pour décrire des troubles de la personnalité appelés auparavant psychose maniaco-dépressive.

Durant la maladie, l’individu passe par des phases d’exaltation importante puis des phases de dépression. Hypermaniaque, il dort peu et fait preuve d’une énergie débordante. Parfois jusqu’à l’agressivité, avec des tendances paranos prononcées. C’est tendu tendu et l’entourage s’épuise. « Mais c’est cela aussi, le trouble mental : le jaillissement en geyser d’une protestation intérieure timide ou longtemps enfouie, l’expression brutale et soudaine d’un refus de se laisser dorénavant manipuler ou détruire, qui se traduisent par un décalage de ton, une hauteur de son, insupportables à des oreilles normales. » (Barbara Yelnick)

Hypomaniaque quelques jours plus tard, voilà la même personne allongée sur le canapé, abattue, se plaignant de douleurs imaginaires, sombrant dans la dépression. « Elle passait maintenant des journées entières – celles où elle parvenait à se lever – dans un fauteuil du salon, un livre sur les genoux, dont je n’étais même pas sûr qu’elle le lisait. » (Claude Yelnick)

Vu ces séances de yoyo effrénées, on peut comprendre que la maladie soit épuisante et éprouvante, pour le malade comme pour son entourage.

Sur les causes qui expliqueraient le surgissement de ces troubles, les scientifiques ne s’accordent pas, même si des thèses concordent concernant une vulnérabilité génétique et la survenue dans la vie d’un stress important, d’un événement impossible à « digérer ».

Une fois le premier épisode de troubles bipolaires installé, le patient présente des risques d’en connaître d’autres dans sa vie. Quand ? Impossible à dire et c’est bien là le problème.

 

B comme Borderline

Dans son album Robots après tout, sorti en 2005, le pétulant et tonitruant Philippe Katerine chante à tue-tête « J’suis bordeline, t’es borderline, il est borderline, nous sommes borderline… ». Tenterait-il de démontrer par la dérision l’universalité d’un état situé à la frontière, à la limite donc… de ce qui pourrait bien ressembler à la folie. C’est vrai que se démener pour conserver un certain équilibre psychique n’est pas tous les jours facile. Mais la frontière entre normalité et anormalité, elle est où docteur ? Car franchement, plus ou moins souvent, plus ou moins longtemps, temporairement heureusement, c’est sûr qu’il y a des jours où nos angoisses, nos peurs prennent le dessus, nous menant parfois à des comportements limite suspects, non ?

On peut penser comme l’inventeur de la psychanalyse, Sigmund Freud, que tous les humains sont plus ou moins névrosés, c’est-à-dire qu’ils souffrent de troubles psychiques mais restent conscients et surtout vivent dans la réalité. C’est ce qui différencie la névrose de la psychose. Dans cette dernière en effet, le patient coupe les liens avec la réalité.

Quelques petites manies sans aller jusqu’au TOC, une ou deux obsessions, tu n’en as pas, toi ? Les petites névroses, on fait avec. Il faut bien. Même pas besoin de médicaments pour les apprivoiser donc. Non mais, vas-tu rester tranquille, toi ! Couchée, névrose. Oui, c’est bien. Voilà. Tiens-toi tranquille, maintenant. Rien de grave donc ? Bah là, non, forcément.

Par contre, le terme borderline (en français, état limite) est de plus en plus souvent employé pour désigner des troubles un peu plus sévères, situés quelque part entre la névrose et la psychose. Oui mais où ? Le Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux propose cette définition : « un schéma envahissant d’instabilité dans les relations interpersonnelles, de l’image de soi et des affects, également marqué par l’impulsivité commençant chez le jeune adulte et présent dans un grand nombre de contextes ». Comme chaque fois ou presque, en psychiatrie, le diagnostic paraît périlleux à établir.

 

C comme Camisole

L’expression fou à lier, qui signifie « complètement fou », apparaît au XVIIe siècle. Elle renvoie aux pratiques répressives nées à l’âge classique, largement décrites par Michel Foucault dans son Histoire de la folie. Quand les fous sont dangereux, il est indispensable de se protéger et de les protéger d’eux-même, au besoin en les entravant.

À la fin du XVIIIe siècle, un certain Guilleret, tapissier à l’hôpital Bicêtre où sont enfermés des « fous furieux » met au point la camisole de force, veste de contention en toile solide destinée à empêcher le malade de se servir de ses bras et des ses mains. Les manches sont croisées par devant et attachées dans le dos.

Paradoxalement, cette camisole est utilisée dans le but de libérer certains malades dangereux, qui étaient jusque-là enchaînés. Cette veste remplace les fers et permet la promenade, par exemple. L’imaginaire collectif a oublié ce qu’était la première utilisation de la camisole. Pourtant, c’est bien ainsi qu’elle est décrite par Pussin, surveillant général à Bicêtre, assistant du docteur Pinel. « Je suis venu à bout de supprimer les chaînes (dont on s’était servi jusqu’alors pour contenir les furieux) en les remplaçant par des camisoles qui les laissent promener et jouir de toute la liberté possible, sans être plus dangereux. »

La deuxième partie du vingtième siècle a vu naître de nombreux médicaments neuroleptiques capables de calmer des malades très agités et de les placer dans un état voisin de la prostration. On parle dorénavant de camisole chimique. Dans certains cas aujourd’hui, quand la chimie ne fait pas effet par exemple, on utilise encore des moyens de contention en psychiatrie. Mais la légendaire camisole de force a été supplantée par des systèmes de ceintures et de bracelets qui retiennent le malade sur son lit.

 

C comme Carnaval

Une fois par an, une part de folie semble avoir droit de citer. Du moins, le déguisement et le renversement de certains codes donnent une touche de fantaisie débridée à notre quotidien trop cadenassé.

Et voici un moment que ça dure. En effet, les carnavals qui se déroulent aujourd’hui aux quatre coins du monde ont des ancêtres fameux. Dans l’Antiquité par exemple, les romains avaient leurs Saturnales, fêtes se déroulant sous l’égide de Saturne, dieu de l’agriculture et du temps. Durant ces dernières, les rôles étaient inversés provisoirement. Les esclaves jouissaient d’une relative liberté et avaient la possibilité de critiquer leurs maîtres.

Carnaval vient du latin médiéval carnelevare qui signifie « enlever la chair ». Je te vois trembler, là ? Rassure-toi. Pas d’allusion ici au dépeçage ou à d’autres horreurs de la sorte. Simplement, le carnaval est lié au calendrier. Il marque, dans le Christianisme, la dernière occasion qu’on a de manger gras (mardi gras, ça te dit quelque chose ?) avant les quarante jours de carême qui mènent jusqu’à Pâques. Pendant quarante jours, aïe, Pas un seul petit morceau de burger ou de croissant chaud, comme aurait pu écrire La Fontaine.

Sur notre planète heureusement, il y a des moments où ça disjoncte. Et si les carnavals n’ont pas tous la même tête, ils ont en commun cette volonté de renversement des codes établis et font le plus souvent la part belle au travestissement. Une façon aisée de devenir celui ou celle qu’on aurait toujours rêvé d’être.

Des femmes en hommes. Des hommes en femmes. Dunkerque semble en avoir fait sa spécialité. Les Carnavaleux déambulent dans les rues plusieurs jours durant en musique. Si tu veux avoir une idée de l’ambiance et que tu ne puisses pas aller à Dunkerque, je te conseille de regarder Karnaval, premier film de Thomas Vincent et premier grand rôle de Sylvie Testud.

Rio est également une ville carnavalesque fameuse. Pendant quatre jours, toutes les écoles de samba de la ville défilent. En 2012, pas moins de 2,5 millions de personnes ont participé au plus couru des défilés du carnaval. C’est un des grands événements touristiques du Brésil.

Maintenant, si les sifflets de la samba te saoulent et que tu veuilles offrir à ta moitié un joli cadre pour faire grandir votre amour, lorgne plutôt vers Venise. Apparu vers le Xe siècle, disparu longtemps puis recréé dans les années 70, le carnaval de la « Sérénissime » est un des plus réputés au monde.

 

C comme Charenton, etc.

Un certain nombre de lieux sont liés à la folie. Parfois, ces derniers sont devenus presque « mythiques ».

Les Petites maisons, tel est le nom d’un asile d’aliénés ouvert dans le quartier Saint-Germain-des-Prés au XVIe siècle, que La Fontaine, Voltaire ou Boileau évoquent dans leurs œuvres respectives.

Nicolas Boileau ouvre par exemple sa quatrième Satire ainsi :

« D’où vient, cher Le Vayer, que l’homme le moins sage

Croit toujours seul avoir la sagesse en partage,

Et qu’il n’est point de fou, qui, par belles raisons,

Ne loge son voisin aux Petites-Maisons ? »

Philippe Pinel (1745-1826) qui est considéré comme le fondateur de la psychiatrie officiait à la Salpêtrière tout comme Jean-Baptiste Charcot (1825-1893), connu pour ses recherches autour de l’hystérie. Étienne Esquirol (1772-1840), disciple de Pinel, inspirateur de la loi de 1838 sur l’internement, travaillait quant à lui à Charenton.

Charenton est devenu un hôpital multipolaire aujourd’hui, comme La Salpêtrière, mais ces noms restent liés étroitement à l’histoire de la folie, de grands médecins s’y étant succédés.

L’hôpital Saint-Anne constitue quant à lui un véritable quartier dédié à la santé mentale, dans le 14e arrondissement de Paris. C’est un lieu de recherche, de traitement et d’enseignement. Aujourd’hui, plus de 3 000 personnes y travaillent.

Le château de Saint-Alban-sur-Limagnole en Lozère occupe une place atypique dans l’histoire des établissements psychiatriques. Ouvert dès le XIXe siècle, il a connu un essor après l’arrivée du psychiatre catalan François Tosquelles en 1939. Cet homme est considéré comme l’un des inventeurs de la psychothérapie institutionnelle. Il a contribué à faire de Saint-Alban un lieu ouvert. Les malades pouvaient en effet sortir et se rendre librement au village à une époque. Des ateliers d’art brut ont vu le jour là-bas. Enfin, certains résistants s’y sont cachés durant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, cet hôpital qui porte le nom de François Tosquelles est redevenu un établissement classique.

C comme Conviction

Le délire est l’un des éléments qui caractérise les psychoses. Il apparaît dans un grand nombre de pathologies mentales. Le patient s’éloigne de la réalité. Il évolue à côté.

Dans son livre l’Intranquille, le peintre Gérard Garouste raconte les rapports qu’il entretient avec sa folie. L’artiste souffre en effet de troubles mentaux. Reprenant les mots d’un médecin, il avance cette définition : « Psychopathe. Qui imagine le monde à sa manière. » Un peu plus loin, il écrit également : « J’ai forgé des résistances et des abris. Je sais déserter le réel quand il est trop dur, je me laisse happer par mes idées, mes histoires. Je rentre en moi. »

Que le malade soit face à des hallucinations visuelles ou auditives comme dans la schizophrénie, que son délire soit une construction portée par son imagination ou que ce dernier soit ancré autour d’une logique implacable, comme dans la paranoïa, la conviction qui porte certains patients se révèle assez déstabilisante. La psychiatrie emploie d’ailleurs le terme de « conviction délirante » pour décrire ce type de sentiment de certitude absolue d’une idée délirante.

En 1997, Nicolas Philibert tourne un documentaire, La moindre des choses, pour capter la vie quotidienne des malades accueillis à la clinique de La Borde. Les patients sont en train de répéter avant de présenter un spectacle de théâtre. L’un d’entre eux s’avance. Face caméra, il sème le doute dans l’esprit du spectateur avec une force de conviction étonnante. Il s’interroge. Qui est fou ? Lui ou ceux qui justement l’ont jugé comme tel. Selon quels critères ? Penser l’inverse ne serait-il pas plus cohérent, justement ? Troublant !

 

C comme Cri

Cri et folie sont souvent associés, même si certains troubles mentaux sont plutôt silencieux (mélancolie, dépression). Crier, c’est sortir de soi-même, être hors de soi donc, perdre le contrôle. Et le cri est une manifestation fréquente dans certaines pathologies. C’est un des symptômes de l’hystérie par exemple, théorisée au XIXe siècle par Charcot. Dans le langage courant aujourd’hui, quelqu’un d’hystérique est une personne incontrôlable et vociférante.

En 1893, le peintre norvégien Edward Munch, considéré comme un des pionniers du mouvement expressionniste, achève une toile qui va révolutionner la peinture moderne. Intitulée Le Cri, elle présente au premier plan un personnage (homme ou femme ?) se tenant la tête à deux mains, en train de hurler. De peur, d’horreur ? Autour de lui, le paysage est déformé, contaminé par les sensations qui traversent le personnage du premier plan. Ce dernier a perdu une part de sa forme humaine.

Ce tableau occupe une place fondamentale dans l’histoire de l’art. C’est la première fois qu’on voit des sentiments, des sensations apparaître avec autant de crudité. Munch représente ici un être humain aux prises avec une crise d’angoisse face au monde moderne.

Il existe quatre versions de ce tableau. En haut d’une d’entre elles, Munch a écrit la phrase suivante : « Seul un fou peut avoir peint ceci. »

Cette toile est étroitement liée à la vie de l’artiste. Et il ne reviendra jamais à ce type de peinture. Munch relate dans son journal que l’idée de ce tableau tient à une expérience qu’il a vécue. En promenade, il s’est laissé distancer par ces deux compagnons. Il a entendu un cri, lui étant déjà plongé dans un profond état d’angoisse. Le Cri est la traduction picturale de ce qu’il a ressenti.

En 2012, une des quatre versions de cette toile a été vendue par Sotheby’s à New York pour près de 120 millions de dollars. C’est le record de vente d’un tableau aux enchères.

(La suite au prochain épisode…)

Benoît BROYART

C’est la rentrée…

Cet automne, mon programme de publication est délicieusement chargé… Voici dans l’ordre chronologique, les cinq titres que vous pourrez trouver en librairie.

Pour plus d’infos sur chaque titre, eh bien cliquez sur l’image. C’est pas compliqué !

Le 18 septembre…

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Le 20 septembre…

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Le 10 octobre…

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Le bouquet de Maurice

Maurice aime le jaune. C’est sa couleur préférée. Maurice aime les fleurs aussi. Mais pas les prétentieuses. Pas les compliquées. Maurice aime celles qui dépassent. Celles qui poussent dans les prés, les talus. Sur le bord des routes, dans les plis du goudron. Les fleurs à qui on n’a rien demandé. Celles qui font pester certains jardiniers.

*

Maurice aime les fleurs qui dérangent ceux qui aiment tout ranger. D’ailleurs, Maurice n’aime pas ranger. Chez lui, c’est toujours le chantier.

*

Maurice aime les ajoncs, les boutons d’or, les genêts. Quoi encore ? Arnica, aigremoine. Achillée, chélidoine. Coucou, gentiane. Jonquille, jussie. Salsifis, pissenlit. Et le cœur des pâquerettes aussi.

*

Ce matin, Maurice se promène. Dans les près, les talus. Sur le bord des routes. Maurice regarde ses fleurs préférées. Elles sont toutes là. Va-t-il faire un joli bouquet pour l’offrir à sa fiancée ?

*

Surtout pas. Pourtant, Maurice ferait tout pour Lucette. Décrocher la lune. Déplacer des montagnes. Sauter à l’élastique. Il ferait même de la course à pied si elle lui demandait. Il ferait tout mais pas n’importe quoi.

*

La fiancée de Maurice est très jolie. Petit ventre rond. Poils gris. Maurice en est fou. Oui mais ce n’est pas une raison.

*

Maurice est très timide. En réalité, Lucette n’est pas sa fiancée. Enfin pas encore. Il ne lui a pas dit qu’il l’aimait. Pourtant, son cœur bat fort. Il meurt d’envie de la câliner.

*

C’est un peu compliqué. Maurice est un ours très timide et très gros. Ça ne facilite pas les choses. Même si Maurice se fiche de ce que les autres pensent. Maurice s’assoit sur le qu’en dira-t-on. Et quand un ours s’assoit…

*

Alors un joli bouquet, ce serait pourtant une solution. Maurice irait trouver Lucette et lui tendrait. Il n’aurait pas besoin de parler.

*

Oui mais son bouquet, Maurice le voit tous les jours quand il se promène. Et un bouquet, ça doit rester sur pieds.

*

Alors Maurice est en route. Maurice est décidé. Il va tout expliquer à sa presque fiancée. Et il lui proposera de se promener dans son joli bouquet plutôt. Sur le bord des routes. Dans les près, les talus.

*

Pour lui dire je t’aime, Maurice a eu une meilleure idée. Pour lui dire je t’aime sans parler.

*

Cette idée, il a mis des heures à la tricoter. Pour Lucette la frileuse, un bonnet. Un bonnet multicoloré. Et pour qu’elle n’ait plus froid aux pattes, Maurice a aussi prévu une paire de chaussettes couleur cœur de pâquerette.

*

Maurice aime Lucette. Et Maurice aime le jaune. C’est sa couleur préférée. Lucette aime les bonnets multicolorés, les chaussettes couleur cœur de pâquerette et les ours désordonnés. Alors pas besoin de fleurs coupées. Et pas besoin de parler.

Benoît BROYART

Commencer par balayer devant sa porte

Les semaines se suivent et les catastrophes liées au changement climatique s’enchaînent. Sur les réseaux sociaux, les images de l’Amazonie en flamme font le tour de la planète en quelques secondes et les indignations fusent. On partage. On signe des pétitions derrière nos écrans sans lever une fesse. Comment faire autrement ?

Mais comment ne pas se sentir aussi parfaitement épuisé et impuissant alors qu’on nous annonce chaque matin l’apocalypse ? Je suis fatigué d’entendre qu’il n’y a rien à faire, que l’humanité va dans le mur, qu’il nous reste 18 mois pour réagir, que la hausse des températures est plus importante qu’annoncée, etc. J’ai déjà ôté de mes amis sur FB quelques spécialistes de la fin du monde.

Comme Paul Jorion dont je suis la blog avec attention, j’appelle  bien de mes vœux la fin d’un certain monde, mais je refuse de me résoudre à la fin du monde. Parce que la fin de ce monde-là, celui de l’ultralibéralisme qu’on nous vend comme seul modèle possible et qui gangrène la planète entière, la fin de ce monde-là entraînera je l’espère la naissance d’un autre monde, et que l’humain parviendra à s’envisager avec davantage d’humilité, comme faisant partie d’un tout, un élément de la nature parmi d’autres.

Et pour cela, ça va paraître dérisoire à certains mais ce sont d’abord des gestes quotidiens dont nous avons besoin. Pour changer le monde, les mentalités, il faut commencer chacun à son échelle. Balayer devant sa porte déjà, réinterroger sa vie. Parce que du pouvoir, nous en avons au moins toutes et tous un peu, et si nous nous groupons localement, nous serons des dizaines, des centaines voire des milliers et commencerons à déplacer des montages.

Nous n’éteindrons pas les feux qui ravagent l’Amazonie mais par contre, nous pouvons… je ne sais pas moi, fonction du lieu où nous habitons, de ce qu’est notre vie quotidienne, modifier un tas de choses…

Déplaçons-nous plus fréquemment en vélo, cultivons notre potager, créons à la campagne, sur nos terrains, des zones de bzzz, des zones de non-chasse, des zones où l’on sera sûr que personne ne viendra mettre les pesticides qui nous tuent, mangeons moins de viande, et de la bonne surtout, achetée en vente directe du producteur… réduisons la longueur des circuits de nos approvisionnement, achetons local… ouvrons les fenêtres et baissons les clims… boycottons les grandes marques mortifères… laissons les hypermarchés mourir… Vaste programme !

Il se développe depuis quelques années déjà, ici et là, et j’ai la chance de vivre dans l’un de ces endroits, des dizaines d’initiatives fabuleuses, à petite échelle. Parce que l’issue est sans doute là et pas ailleurs. Parce que c’est le seul chemin possible et qu’en plus, il nous mène forcément vers davantage de solidarité, de partage. Entre êtres humains bien entendu, mais pas que, pas seulement. Avec tout le vivant qui nous entoure et dont nous dépendons.

Des pétitions, bien sûr, quand elles sont nécessaires, mais davantage de véritables engagements. Pour faire bouger les lignes, remuons-nous localement.

L’action récente de Daniel Cueff est la preuve qu’il faut commencer par la base de l’édifice si l’on veut changer le monde. Ce n’est que le début d’un très vaste mouvement. Et des exemples comme celui-là, il en existe de nombreux. Nous sommes toutes et tous les acteurs.trices du monde qui vient.

Je rencontre quotidiennement des jeunes formidables qui évoluent déjà dans un nouveau paradigme. J’ai envie d’être à leurs côtés.

Une drôle de moisson

C’était l’automne. Il restait encore quelques feuilles sur les chênes. Mais cette nuit-là, le vent souffla comme jamais. Tous les animaux de la forêt se cachèrent pour se protéger. Le ragondin rejoignit son terrier. Le hérisson fila sous un tas de brindilles et le mille-pattes se réfugia sous une pierre. Au matin, le vent se calma enfin.

Le hérisson était heureux. Il y avait un épais tapis de feuilles sur le sol. En cherchant un peu, il trouverait un abri parfait pour l’hiver. Il fut surpris de voir pour la première fois des feuilles très colorées. Des vertes, des rouges, des bleues. De quoi égayer son nid douillet. Et le mille-pattes, affamé, trouva ces drôles de feuilles à son goût.

Le lendemain, le ragondin et le hérisson se précipitèrent au chevet du mille-pattes. Leur insecte préféré était malade. Il avait mal au ventre.

Je ne sais pas ce qui m’a pris. Ce sont ces feuilles. J’aurais dû me méfier. Je me suis intoxiqué.

Le ragondin, qui était un fin observateur et connaissait bien sa rivière, lui dit alors…

J’ai regardé partout. Ces feuilles sont bizarres. Aucun arbre ne les a produites. Elles sont venues de plus haut ?

De plus haut, demanda le hérisson, intrigué ?

J’en ai déjà vu flotter dans ma rivière. Elle ont descendu le courant. Et là, avec le vent, elles sont allées partout. Une chose est sûre, nous devons nous en débarrasser.

Pendant que le mille-pattes se reposait, le hérisson et le ragondin allèrent chercher les autres animaux. Ils furent bientôt tous réunis, les gros comme les petits. Le cerf, le renard, le lièvre mais aussi le lombric qui était un grand amateur de feuilles mortes. Sans oublier les fourmis, capables de porter bien plus que leur poids.

C’est d’ailleurs une des fourmis qui prit la parole…

Ces feuilles sont mauvaises pour la santé. Le ragondin a raison. Avec le vent, elles ont dû s’envoler et se mélanger aux autres feuilles mortes.

Tout le monde se mit alors au travail, chacun prenant part au nettoyage. Les petits animaux comme les gros. Grâce à leurs efforts, la forêt serait bientôt débarrassée de ces feuilles parasites. Le ragondin montra la direction à ses amis.

Plus haut, il y a un long chemin noir. Je suis sûr que ça vient de par-là. Faisons d’abord un tas au bord de ce chemin et plaçons-le sous une grosse pierre. Nous trouverons une solution demain pour terminer notre travail. Il est déjà tard.

Quand les animaux se réveillèrent le lendemain, ils se rendirent près du grand chemin noir. Un miracle s’était produit. Le tas de feuilles colorées avait disparu. Les animaux furent étonnés.

Ces feuilles, dit le cerf, appartenaient sans doute à quelqu’un. Il les avaient perdues. Il est venu les rechercher, voilà l’explication.

C’était l’automne. La forêt était joliment teintée de brun. Tout était rentré dans l’ordre. Et les animaux purent regagner leurs logis, rassurés.

Benoît BROYART

Poucet

On aurait eu tort de penser qu’il était le souffre-douleur de ses frères. Ce n’était pas exactement ça. Pas de coups de leur part ou si peu, jamais rossé en tout cas ou si peu que c’en était insignifiant. Mais disons que sa place de cadet ne lui avait apporté aucun avantage, qu’on s’occupait très peu de lui. Il n’était pas le chouchou, ce petit dernier que l’on aurait pris soin de couver, sachant qu’après lui, le berceau resterait vide. Il écoutait beaucoup et parlait peu mais son silence passait le plus souvent pour de l’idiotie, un manque de curiosité. On ne faisait pas attention à lui. Quoiqu’il fasse, tout le monde dans la maisonnée s’en fichait. À sept ans, il était donc le dernier venu d’une fratrie abondante. Ses parents, bûcherons, passaient leurs nuits chacun de leur côté. Ils étaient trop pauvres pour ne pas partager la même couche mais ils ne se touchaient plus depuis la naissance de leur dernier enfant. De leurs corps trop serrés en effet, il ne naissait rien de bon. En tout cas, les parents avaient leur compte, les enfants ne se faisant pas prier pour arriver dès la place libérée, le plus souvent par paires. Père et mère étaient d’accord pour reconnaître que ça suffisait, qu’il y avait bien assez de cris dans leur maison misérable, un peu trop de cris même.

Âgés de sept à dix ans, les petits ne pouvaient pas les aider dans leur tâche, se tuer au travail comme eux n’hésitaient pas à le faire, courber le dos sous la charge. Ils étaient juste bon à faire quelques fagots. Encore fallait-il ne pas être trop exigeants. Ce n’était pas faute de leur avoir montré des dizaines de fois. Trop d’enfants, trop d’incapables, trop d’inutiles bouches.

Tant et si bien qu’un matin, le bûcheron dit à sa femme, un presque-sourire aux lèvres, comme s’il avait trouvé la solution à tous leurs problèmes. Des jours qu’il y réfléchissait. Et alors qu’il allait dire une atrocité, il avait l’air satisfait. Tant et si bien qu’un matin, le bûcheron dit à sa femme :

Écoute. Nous peinons à trouver assez pour nous nourrir. Il faut nous résoudre à nous séparer de nos enfants.

La bûcheronne fixa un moment son mari, horrifiée. Se séparer de leurs enfants, qu’est-ce que cela signifiait ? Comment son mari, même si depuis longtemps elle ne l’aimait plus vraiment, le supportait plutôt le plus souvent, surtout quand il avait bu, et une part de leurs misérables ressources passaient par la bouteille, parfois, comment ce père pouvait-il proposer d’abandonner leur progéniture ? Aussi inutile soit-elle. Elle les avait tous portés, nourris au sein le plus possible. Et l’autre, devant elle, sec et courbé, depuis longtemps sans charme, partiellement édenté ce qui n’arrangeait rien, parce que le travail et la misère épuisent vite, et l’autre ne pouvait pas comprendre ça. Portée dans son ventre durant neuf mois et le plus souvent, plusieurs à la fois. Elle songea surtout à son aîné, Pierre, son préféré de loin. Il était si… enfin il avait vraiment… elle l’adorait.

Tu es tombé sur la tête. Abandonner nos enfants, jamais. Trouve une autre idée mon pauvre ami.

La journée passa. C’était un jour de peine, de hache et de froid. Doigts gourds. Dos en compote. Et la famine qui guettait derrière la porte. La famine prête à les prendre comme elle les avait déjà pris plusieurs fois. Dans quelques jours, le garde-manger serait vide. Ils restait des croûtes de pain, des haricots secs et quelques sacs de pommes de terre. Bientôt, il leur faudrait presque lécher la terre battue, à la recherche de quelques miettes.

Après avoir dîné d’une soupe trop claire, une fois les enfants couchés, la même discussion entre les époux reprit. Les ventres étaient gorgés d’eau grasse, les époux nauséeux et la faim subsistait. Le bûcheron revint à la charge. Il était convaincu que sa décision était la seule envisageable et que sa femme plierait. Poucet, qui était un enfant intelligent et vif, contrairement à ce que tout le monde pensait, avait compris qu’il se tramait quelque chose de grave. L’oreille collée contre la porte de ses parents, il entendit leur discussion. Il fut choqué à son tour. Comment des parents pouvaient-ils se résoudre à abandonner leurs sept enfants ? Il était partagé entre la colère et la peur. Pas une peur franche, quelque chose d’insidieux plutôt. Ce n’était pas dans sa nature, la peur, Poucet refusait qu’elle l’envahisse. Mais entendre de telle paroles proférées par ses parents, à sept ans… La peur donc qui tentait d’entrer en lui, et une colère évidente. La bûcheronne, quelques larmes sur les joues, finit par donner raison à son mari.

J’y ai pensé toute la journée, lui dit-elle. Et je crois que nous ne pourrons pas nous en sortir autrement. C’est bien malheureux de s’y résoudre mais nos enfants sont bien la source de tous nos problèmes.

Très bien, répondit le bûcheron. Demain, nous les emmènerons au fond de la forêt, dans un coin sombre, assez loin d’ici pour qu’ils se perdent. Et dès qu’ils auront le dos tourné, nous leur fausserons compagnie.

Poucet retourna se coucher près de ses frères déjà endormis, six visages apaisés et confiants, six petits corps s’accommodant du peu qu’on leur donnait pourtant, et c’était si peu. On allait les berner et cette perspective mettait Poucet dans tous ses états. Il ne dormit presque pas cette nuit-là. Le lendemain, la famille partit en forêt sans que les six frères de Poucet ne se doutent de rien. Ingénieux, le plus jeune de la fratrie avait gonflé ses poches de cailloux blancs. Dès que les parents prirent des chemins qu’il ne connaissait pas, il truffa le chemin de petites pierres.

Quelques heures plus tard, le bûcheron et la bûcheronne abandonnèrent leurs enfants comme prévu, sans aucun regret vraiment. Un passage à l’acte prémédité, un contrat bien rempli. C’était presque effrayant de voir à quel point ils allaient faire en sorte de les oublier vite. Ils reprirent le chemin du retour, pensant égoïstement à ce que leur vie allait redevenir. Bien sûr, ce ne serait pas l’opulence, mais ils parviendraient enfin à s’en sortir tous les deux sans crever de faim. Le bûcheron et la bûcheronne rentrèrent en se tenant la main.

Sur le seuil de leur porte, en arrivant, ils trouvèrent une dizaine de pièces d’or. C’était inespéré. Par quelle magie étaient-elles parvenues jusqu’à eux ? Quel sorcier avait pu les déposer près de leur petite maison ?

Quelques jours plus tard, quand ils partagèrent en tête à tête un repas plus fourni qu’à leur habitude, éclairés par de larges bougies, parce qu’ils s’étaient privés des années durant, avaient envie, besoin d’opulence, le ventre tendu cette fois-ci mais bien rempli, sans eau grasse, la discussion reprit. Ils commencèrent à regretter leur geste. Une part de honte qu’ils avaient réussi à retenir en eux jusque-là. C’est elle qui revint à la charge en premier.

Qu’avons-nous fait ? Nous sommes des monstres, d’infâmes monstres.

Bien sûr, dit le bûcheron, mais c’est trop facile de dire ça. Comment aurions-nous pu savoir pour cet argent tombé du ciel ?

Pierre me manque tellement, se lamentait la bûcheronne. Les autres aussi bien sûr mais Pierre, lorsque je pense à lui. Et nous ne les reverrons jamais plu. Nos enfants, dévorés par des loups. Nous sommes horribles. À moins que nous allions les rechercher. Après tout, ils ne sont peut-être pas très loin de l’endroit où nous les avons laissés. Imagine qu’ils soient encore vivants. Je les entends crier la nuit quand je dors. Tu imagines. Et quand je ne dors pas, je les entends aussi appeler. Jour et nuit mes oreilles sifflent.

L’homme regarda sa femme un moment. Il était lâche. D’une grande lâcheté. Elle le savait depuis longtemps. Il avait peur de tout. Ce n’était pas le bûcheron auquel on pense, grand, charpenté, invincible. Il était tout en os, courbé et à dire vrai assez répugnant. Il avait l’allure d’un vieux rat, les dents ou du moins, celles qui lui restaient, deux grosses incisives qui lui sortaient de la bouche. Elle ne fut pas étonnée de sa réaction. Elle préféra aussi rejeter toute la faute sur lui. Seule elle ne pouvait rien faire. S’il refusait de l’aider, c’était donc lui le responsable. Le bûcheron se révéla à la hauteur de ce qu’elle aurait pu penser. Vile, bas, petit, peureux.

En même temps, la nuit dans la forêt, les bêtes rodent et à l’heure où nous parlons, ils ne respirent sans doute déjà plus. Je le regrette autant que toi ─ c’était faux bien entendu ─ mais c’est inutile de retourner sur les lieux. On risquerait d’y laisser notre peau.

C’est à ce moment-là que la porte s’ouvrit. Poucet arriva en tête avec ses six frères. Ils avaient réussi à rentrer grâce aux petits cailloux blancs. Le cadet ne fanfaronna pas. Il aurait pu pourtant s’attribuer tout le mérite. Il avait sauvé ses frères. Mais Poucet était modeste aussi, juste heureux de rentrer chez lui et d’avoir tiré ses frères d’un très mauvais pas, conscient également que ses parents avaient mal agi, même s’il ne fit jamais aucune confidence à ses frères sur le sujet. Il ne dit rien à ses parents non plus. Il n’y eut pas de félicitations ce soir-là. Quelques effusions. Pierre longtemps dans les bras de sa mère, à en étouffer presque. Et la vie reprit son cours, sans que l’incident ne soit évoqué une nouvelle fois.

*

Un mois plus tard, après quelques semaines de répit et de presque insouciance, les semaines de maigre étaient de retour. La bûcheronne et le bûcheron n’avaient pas véritablement pris la mesure de ce qu’ils avaient dans leur garde-manger. Le stupide bûcheron avait compté sur un nouveau don du ciel et rien n’était venu. Chaque matin, il avait observé le seuil de la maison mais la pierre était restée nue. Plus vite qu’ils n’auraient pu penser, la disette fut de retour et les ventres recommencèrent à gargouiller. Une partie des pièces d’or était passée également dans la descente d’un nombre important de verres. Même la bûcheronne s’était mise à boire puisqu’ils pouvaient apparemment se le permettre. La famille avait mené grand train, ou presque.

Cette fois, c’est la mère qui vint trouver le bûcheron, gênée mais décidée. Il y avait du reproche, de la haine dans ses yeux. Elle le tenait pour responsable de cette pauvreté trop tôt revenue. Comment avait-il pu être aussi naïf ? Elle rejetait toute la faute sur le pauvre homme. Caché dans un coin de la pièce, Poucet avait entendu leur nouvelle conversation.

J’enrage parfois d’être l’épouse d’un homme aussi stupide. Nous revoilà au même point. Dans quelques jours, il ne restera rien à manger. Qu’allons-nous devenir ?

Tu as raison, répondit le bûcheron, penaud. Qu’à cela ne tienne, nous partirons à l’aube demain et nous irons plus loin dans la forêt. Les enfants n’en réchapperont pas, cette fois.

Elle n’avait pas eu besoin de convaincre son imbécile de mari. Elle avait senti aussi peser sur elle son drôle de regard. Une fois débarrassés des enfants, que cet idiot n’aille pas penser qu’elle allait lui ouvrir ses bras à nouveau. Il était si répugnant. Sa face de rat. Et on savait comment les choses se finissaient à chaque fois. Elle ne voulait plus jamais voir gonfler son ventre. À quoi bon se débarrasser de ceux-là si d’autres revenaient.

Les parents avaient fait un premier pas. Ils s’étaient résolus une fois à abandonner leurs enfants. Et bien souvent, c’est le premier pas qui coûte. Ils envisageaient de se séparer de leurs enfants sans trop de remords maintenant. Puisqu’il le fallait et qu’ils n’avaient pas d’autres choix. Cette fois, ils réussiraient. Poucet, derrière la porte, fut horrifié d’entendre de telles paroles. Par le trou de la serrure, il avait pu observer aussi leurs visages. Il y avait vu très peu d’émotions. Il se fit une promesse à lui-même. Comme la dernière fois, les enfants reviendraient, si lui parvenait à trouver une solution avec ses frères pour rentrer. Mais il comptait bien aussi réfléchir à une vengeance pour plus tard. Une fois que lui et ses frères auraient retrouvé le chemin de la maison, il réserverait à ces deux sans cœurs un sort mérité, un mauvais sort, le mauvais sort qu’ils méritaient. Il en parlerait à ses frères plus tard. Ils trouveraient quelque chose, une leçon à leur donner au moins, et le bûcheron et la bûcheronne regretteraient leur geste.

Le lendemain matin, toute la famille partit en forêt sous prétexte de ramasser des champignons. C’est vrai que le temps s’y prêtait. Depuis plusieurs jours, soleil et pluie alternaient. Le plus jeune de la fratrie n’eut pas le temps de trouver des petits cailloux et de remplir ses poches avant de partir cette fois-ci. Il mit du pain sec à la place. Il laissa tomber de petits morceaux sur le chemin dès qu’ils furent en terrain inconnu, dès qu’ils furent loin de la maison.

Et quelques heures plus tard, quand tout le monde se fut enfoncé suffisamment dans la forêt, les parents disparurent comme ils l’avaient prévu, sans qu’aucun enfant ne s’en aperçoive. Ces derniers furent bernés une seconde fois. Il commençait à faire froid et la nuit tomberait bientôt. Poucet se tourna alors vers ses frères pour les rassurer.

L’obscurité sera bientôt là, c’est vrai. Mais je sais comment sortir de la forêt et rentrer chez nous.

Ils se souvinrent que la dernière fois, leur petit frère qu’ils prenaient pour un idiot les avaient tirés d’affaires ? S’en remettre à lui leur parut naturel. Docilement, sans poser de question, ils le suivirent.

Mais Poucet s’aperçut vite de son erreur. Le pain avait été mangé par les animaux de la forêt. Du chemin tracé pour rentrer, il ne restait aucune trace. Autour d’eux, s’étendait une forêt épaisse et de plus en plus sombre. Des arbres immenses et intimidants de toutes parts. Des cris d’animaux résonnaient. Celui du loup entre autres, la meute était proche peut-être, affamée, à la recherche d’une proie facile. L’aîné, ce Pierre tant adoré par sa mère, fondit en larmes. Et les autres se mirent à trembler. Si l’aîné craquait, c’est qu’il était temps pour eux de s’effondrer. Aucun espoir n’était possible. Poucet, lui, resta droit et ne perdit pas sa contenance. Il était inutile de paniquer. Il regarda autour de lui, cherchant une solution.

Qu’à cela ne tienne, dit-il à ses frères. Je vais grimper au sommet de ce hêtre. Regardez comme il est haut et droit. Quel bel arbre ! D’où nous sommes, je ne vois même pas la cime. Je suis assez habile et j’ai une bonne vue. Quand je serai en haut, j’apercevrai sûrement la bordure de la forêt, une habitation. Pas la nôtre bien sûr, mais nous trouverons peut-être un refuge pour la nuit au moins, en attendant de reprendre le chemin qui nous mènera chez nous. Cette fois, croyez-moi, nos parents ne s’en tireront pas comme ça.

Poucet entreprit de monter en haut de l’arbre, sous le regard apeuré des six autres. La fratrie était dans un état de tension intense. Et si par malheur, ils se faisaient manger par les loups ? Et si Poucet dégringolait de son perchoir et se fracassait la tête par terre, que deviendraient-ils ? Sans lui, ils disparaîtraient avant le petit matin.

Sois prudent, cria Pierre, alors que Poucet montait à vive allure.

Poucet trouva les bons appuis pour gravir l’arbre immense et du haut du hêtre, il aperçut un épais panache de fumée. C’était une grande et belle maison. Ses occupants les accueilleraient pour la nuit, c’est certain. En tout cas, il fallait tenter quelque chose. Il redescendit pour faire part de sa découverte à ses frères.

Nous sommes sauvés mes frères, dit-il. Si nous suivons la bonne direction, dans moins d’une heure, nous serons à l’abri.

Une fois Poucet redescendu de son perchoir, la fratrie se remit en marche, confiante. Et une heure plus tard, au cœur de la nuit, ils arrivèrent en effet devant une belle et grande maison. Ils frappèrent à cette porte sans hésiter.

*

Quand la dame ouvrit la porte et découvrit les sept enfants perdus, sur le perron, ce ne fut pas un grand sourire qui illumina son visage. Elle grimaça plutôt, embarrassée, et quelques gouttes de sueur perlèrent même à son front. La femme était grosse, pâle et essoufflée. Elle parla la première. En face d’elle, les enfants firent leur plus beau sourire. Ils étaient un peu sales, habillés de guenilles mais elle ne pourrait rester insensible.

Que faites-vous à cette heure dans la forêt, les enfants ?

Poucet et ses frères restèrent muets. Ils n’avaient pas envie d’expliquer à cette dame que leurs parents, ces monstres, les avaient abandonnés. Comment avaient-ils pu s’y résoudre ? Eux si petits, à la merci des animaux de la nuit les plus féroces. Les enfants firent leurs yeux les plus tristes. Et la grosse dame n’eut pas le choix. Elle finit par s’attendrir et leur proposa de passer la nuit au chaud, en les mettant toutefois en garde.

Vous n’avez pas frappé à la bonne porte, mes petits. Je ne peux pas vous laisser dehors… mais c’est la maison de l’ogre ici. S’il vous découvre, mon mari vous mangera. Il n’est pas rentré encore. Il traîne je ne sais où dans la forêt. Il ne devrait pas tarder, la nuit est là et généralement, elle le précède de peu. Je vais trouver un endroit dans la maison pour vous cacher mais demain, dès que le jour se lèvera, vous partirez. Mon mari aime traîner au lit le plus souvent. Au petit matin, vous ne craindrez rien. Personne ne peut le réveiller. Ne faites pas de bruit en rentrant s’il vous plaît, nos filles dorment.

Poucet et ses frères ne se firent pas prier. Ils pénétrèrent dans la maison. La femme de l’ogre était gentille. Elle leur permit même de manger. Ici, tout respirait l’opulence. Poucet ne s’était pas trompé. Ces gens étaient riches. Après un bon repas — c’était si bon pour eux, ils mangèrent d’ailleurs jusqu’à s’en fait éclater le ventre ou presque, elle emmena les enfants au grenier. L’endroit était rempli de toiles d’araignée mais ils trouvèrent là quelques couvertures. L’ogresse leur montra une petite fenêtre, sous le toit.

Dès que le jour se lèvera, la lumière arrivera sur vous. Ainsi, vous saurez qu’il est temps de vous sauver.

La femme de l’ogre repartit et les enfants, se pensant en sécurité, s’endormirent rapidement. Tandis que ses frères continuaient de ronfler, Poucet fut réveillé une heure après par un grand claquement. Il se rapprocha de la porte et y colla son oreille, comme il avait pris l’habitude de le faire chez lui quand ses parents discutaient. Poucet avait compris ça. Il fallait toujours être aux aguets. L’ogre était dans la maison et Poucet entendit tout. L’homme faisait les cent pas, cherchant apparemment quelque chose.

Tu essaies de me raconter des salades, femme. Ça sent la chair fraîche ici. Et mon odorat ne me fait jamais défaut. Dis-moi, tu m’as réservé une surprise ?

C’est sans doute l’odeur de tes chères filles.

L’odeur de mes filles, je la connais pas cœur. Je les respire chaque jour. Plusieurs fois même. Et je sais faire la différence. J’ai l’impression que tu me caches quelque chose. Tu ne me cacherais pas quelque chose ? Je te déconseille de te payer ma tête.

Non mentis la femme de l’ogre, je ne te cache rien, je te le promets. Tu peux me faire confiance.

Elle voyait déjà l’ogre dévorant les pauvres enfants un par un, les mâchant en faisant d’infâmes bruits de bouche, les petits corps rendus muets par la peur, elle impuissante devant le carnage. Quand il était en proie à ses pulsions, rien ne pouvait arrêter son mari. Impossible de lui faire entendre raison.

J’en aurai le cœur net. Et si tu m’as menti, gare à toi.

L’ogre continua à explorer chaque pièce de la maison, regardant sous les meubles, ouvrant les portes des placards.

Par ici, non. L’odeur est moins forte. Ici peut-être ? Je refroidis je crois.

La femme de l’ogre ne put rien faire. Elle lui proposa d’aller se coucher, en vain. Poucet observa la fenêtre sous le toit. Mais cette dernière était trop petite pour qu’ils puissent s’y faufiler. Ils étaient pris au piège. L’ogre les trouverait tôt ou tard et les mangerait. Il aurait pu décider de réveiller ses frères. À sept, peut-être auraient-ils pu faire front ? Mais à bien y penser, c’était sans espoir. C’était peine perdue. Que pèsent sept petits corps d’enfants face à une montagne cruelle de muscles et de graisse ?

Ça sent la chair fraîche, te dis-je. Inutile de me mentir répétait l’ogre. Je trouverai. L’odeur vient du grenier ajouta-t-il, la bave aux lèvres. Je crois que j’ai trouvé. C’est le seul espace où je ne suis pas allé.

Mais tu divagues, mon pauvre ami. Au grenier, quelle drôle d’idée.

Poucet recula au moment où l’ogre ouvrit la porte. La montagne de graisse et de muscles lui fit face. L’ogre, satisfait, d’un regard pesant les trésors de chair fraîche disposés devant lui, sourit.

Vous êtes là, mes jolis. Je le savais bien.

Les frères de Poucet se frottèrent les yeux, réveillés en sursaut par la grosse voix du mangeur d’enfants. Ils étaient pris au piège et ils en restèrent pétrifiés. Pour la première fois, Poucet s’inquiéta. Il eut peur même. Il serait difficile de se sortir d’une aussi mauvaise passe. Pourtant, au fond de lui, une petite capsule d’espoir subsistait. C’est ce qui faisait sa force aussi, cette capacité qu’il avait à ne jamais désespérer tout à fait, à se dire qu’il trouverait toujours une issue, qu’il le fallait.

Vous êtes un mets de premier choix mais il est tard, lança l’ogre. Je n’ai pas toujours cette chance et je ne voudrais pas vous manger trop vite. Vous méritez d’être mijotés. Aussi, je vous mangerai seulement demain, après vous avoir cuisinés aux petits oignons. Que dites-vous de cela ?

Poucet et ses frère regardaient l’ogre, horrifiés. Aucun mot ne sortait de leur bouche.

Suivez-moi sans faire de bruit, futur repas, mon excellent futur repas. Mes filles sont endormies et je n’ai pas envie de les réveiller. Mes filles. Mes trésors.

Pour les avoir près de lui, l’ogre enferma Poucet et ses frères dans une chambre située juste à côté de celle de ses filles. Cette pièce était l’exact reflet de la chambre des petites princesses.

Rien n’est trop beau pour mes filles, ajouta l’ogre. Elles ont une chambre en double. Deux fois la même. Je sais, je suis un père faible parfois et je cède à leurs caprices. La même pièce, en double, parce que ces demoiselles n’aiment pas toujours jouer dans le même espace et qu’elles ont des goûts de luxe.

Les filles de l’ogre dormaient la bouche entrouverte. Elles étaient sept dans un grand lit et portaient de petites couronnes sur la tête. Une fois le futur repas de l’ogre bouclé à double tour dans la chambre jumelle, les frères de Poucet s’endormirent, épuisés. Poucet ne ferma pas l’œil de la nuit. Il réfléchit un long moment et une nouvelle idée lui traversa l’esprit.

*

Peu de temps avant l’aube, Poucet parvint à s’extraire de la pièce sans réveiller ses frères. Il ouvrit la porte de la chambre en glissant dans la serrure une petite tige métallique qu’il avait trouvée sous le lit. Ce devait être un morceau d’aiguille à tricoter. Parfois, le destin place de bons outils sur votre chemin. Poucet entra dans la chambre des filles de l’ogre. Elles dormaient à poings fermés. Il prit leurs couronnes une par une et prit soin de fermer leur porte à clé avant de partir. il plaça les couronnes sur les têtes de ses frères, boucla la porte de la chambre des garçons avant de se glisser lui aussi dans le lit. Il ferma les yeux et fit semblant de dormir.

L’ogre se leva affamé. Il avait tellement faim qu’il s’était réveillé tôt, dès l’aube. Un peu avant même. Il n’y tenait plus. Ces petits corps si tendres, il en avait rêvé toute la nuit.

J’ai une faim de loup. Il faut que je mange de la chair fraîche hurla-t-il. Je ne prendrai pas le temps de les cuire, tant pis. Je vais les manger tout cru. Maintenant.

La femme de l’ogre ronflait encore quand son mari apparut sur le palier où les deux chambres contiguës étaient disposées, les chambres jumelles. La faim le tiraillait. Il ouvrit la porte de la pièce où dormaient Poucet et ses frères, mais quand il s’approcha du lit, il s’arrêta net et il prit la fratrie de Poucet pour ses filles à cause des couronnes.

La faim me rend fou, vraiment. J’ai dû me tromper de chambre.

Poucet, rassuré, sentit l’ogre reculer. Le monstre quitta la pièce. Il poussa la porte de la pièce voisine. Ses filles, sans leurs couronnes, n’eurent pas le temps de le mettre en garde ni de l’arrêter. Le monstre dévora ses propres enfants. Il s’aperçut trop tard de son erreur, alors qu’il croquait la cadette. L’ogre tomba alors sur le sol. Le grands corps, en s’écroulant, fit résonner tous les murs de la maison. Dépité, pleurant à chaudes larmes, hurlant son malheur.

Qu’ai-je fait ? Je suis un monstre !

Pendant ce temps, Poucet réveilla ses frères et la fratrie quitta la maison de l’ogre sur la pointe des pieds.

Suivez-moi, cria Poucet une fois dehors. Nous sommes sauvés pour cette fois. Mais il faut vite nous cacher. Si l’ogre nous retrouve, nous ne lui échapperons pas.

Les sept frères partirent en courant à travers la forêt. Cette dernière était moins effrayante le jour. Ils étaient perdus, c’est vrai, leurs parents les avaient abandonnés. Mais ils venaient surtout d’échapper aux griffes de l’ogre. Pour le moment, il leur fallait juste trouver une bonne cachette. Une heure plus tard, Poucet découvrir un gros rocher plat et la fratrie se précipita dessous.

Dans la maison ensanglantée, le drame continuait de se jouer. La femme de l’ogre venait de se lever. Elle découvrit son mari, à genoux sur le sol, pleurant, le nez couvert de morve. Elle ne l’avait jamais vu dans un tel état.

Qu’ai-je fait ? Je suis un monstre. Comment ai-je pu manger mes propres filles ?

Horrifiée par ce qu’elle découvrit, la grosse dame se précipita sur l’ogre et le rua de coups de poings.

Tu as raison, ma femme. Je ne vaux rien. Je suis un monstre.

Une heure plus tard, l’ogre se redressa, bien décidé à se venger. Poucet avait échangé les couronnes. S’il le trouvait, lui et ses frères, il les découperait en charpie. Laissant sa femme désespérée, couchée sur le lit souillé de ses filles, couchée dans un bain de sang, il descendit, chaussa ses bottes de sept-lieux et sortit.

*

Ne bougez pas, surtout, dit Poucet à ses frères. Ici, l’ogre ne nous trouvera pas. Le passage est bien trop petit, d’ailleurs, pour qu’il parvienne à nous attraper. Même son bras ne passerait pas. Pour l’instant, restons ici, nous sommes en sécurité.

Grâce à ses bottes, l’ogre pu parcourir chaque recoin de la forêt. Il cherchait les enfants, ces sales gosses qui allaient lui payer et ne payaient rien pour attendre, ces sales gamins à qui il avait envie de réserver une mort lente. Il prendrait soin de faire craquer chacun de leurs os au creux de ses mâchoires. Ils ne pouvaient pas être bien loin, ces sales gosses. Où avaient-ils bien pu se cacher ? L’ogre avait vite compris que le plus jeune d’entre eux était de loin le plus malin, le chef en quelque sorte, le cerveau de la bande. C’était celui-là, sans aucun doute, qui avait manigancé ce plan diabolique. Lui faire manger ses propres filles. L’ogre avait ce goût atroce qui persistait au fond de la gorge, le goût de ses petites princesses. Plus jamais leurs sourires, leurs rires, leurs voix, leurs pas dans la maison. L’ogre ne savait pas encore quel sort particulier il réserverait à Poucet mais il allait payer le prix fort.

À la fin de la journée, le monstre commença à se décourager pourtant. Il était fatigué. Bien plus que cela même. Il se sentait las, las comme jamais il ne l’avait été auparavant. La colère qui l’animait jusque-là, qui guidait chacun de ses pas démesurés, avait fini par perdre du terrain. Au lieu de cela, la tristesse l’avait envahi. C’était une tristesse sans fond, sans consolation possible, une infinie tristesse qui gagnait. L’ogre avait le cœur en miettes. On lui avait piétiné le cœur. Lui revenaient les images de l’aube où il avait mangé ses propres filles. Comment vivre avec ces images ? Épuisé, à bout de forces malgré les bottes magiques qu’il avait chaussées, il trouva un gros rocher sur son chemin. C’était un gros rocher plat. C’était l’énorme rocher sous lequel Poucet et ses frères avaient trouvé refuge. Les enfants ne firent pas un bruit dessous. Ils tremblèrent à l’idée d’être découverts. Mais rien ne se passa comme ils auraient pu le craindre, heureusement. L’ogre était si triste, il se sentait si lourd qu’il se coucha sur le rocher. Inconsolable, il ne s’endormit pas. Un sommeil plus profond le gagna, un sommeil qui n’était pas un sommeil.

Au bout d’un long temps de silence, les enfants furent surpris de ne pas entendre le ronflement du géant. Le monstre ne dormait pas. Poucet se glissa hors de sa cachette et grimpa sur le rocher. Aussi incroyable que cela puisse paraître, la montagne était bel et bien morte de tristesse, terrassée par les remords. Poucet lui enleva ses bottes. Les bottes de sept-lieux sont magiques. Entre autres pouvoirs, elles s’adaptent aux pieds de celui qui les chausse. Le cadet enfila donc les bottes et redescendit parler à ses frères.

Ne bougez pas d’ici. Faites-moi confiance. J’ai deux ou trois choses à régler mais avant que le soleil ne soit couché, vous serez de nouveau dans notre maison, je vous le promets.

Après les nombreux exploits de Poucet, les enfants n’avait aucune raison de douter de cette parole rassurante. Ils restèrent donc à attendre sous le rocher le retour de leur cadet. Pierre s’endormit même, parfaitement rassuré. Avec toutes ces émotions, les tensions retombaient et l’aîné sombra dans un profond sommeil.

Poucet revint chez l’ogre en quelques enjambées. Il toqua mais personne ne lui ouvrit. Il poussa la porte et entra. La femme de l’ogre avait disparu. Peut-être hurlait-elle dans un coin de la forêt, plus loin, cherchant une consolation impossible à trouver. Peut-être avait-elle subi le même sort que son horrible mari puisque rien ne la retenait plus ici. La maison était vide en tout cas. Le couple était riche, c’est certain. Poucet avait senti cela dès qu’il était entré chez l’ogre. La maison était bien décorée. Ils possédaient de l’argenterie. Il trouva ce qu’il cherchait, un coffre rempli d’or. Il prit ce dernier sous son bras et repartit à grandes enjambées. Il avait dorénavant toutes les cartes en mains. Les dangers étaient loin. Poucet avait la tête sur les épaules et il savait ce qu’il allait faire.

Grâce aux bottes de sept lieues, il retrouva vite sa maison. Il frappa à la porte et sa mère apparut sur le seuil. Quand elle vit Poucet seul devant elle, elle ne sut quelle contenance adopter. Le plus jeune de ses enfants ne lui laissa pas le temps d’ouvrir la bouche. Il parla le premier, révélant le contenu du coffre. Les yeux de sa mère se mirent bientôt à briller de convoitise. Elle n’avait d’yeux que pour les pièces, comme si ce n’était pas son fils qui se tenait devant elle. Poucet parla le premier et lui tendit un papier sur lequel il avait tracé le chemin allant jusqu’au rocher où ses frères étaient restés cachés.

Voici de quoi subvenir aux besoins d’une famille de huit personnes. N’ayez aucun scrupule tous les deux, j’ai trouvé ce coffre dans la maison de l’ogre. Vous pouvez considérer qu’il est tombé du ciel. Si vous faites attention, vous devriez vous en sortir.

Poucet, s’écria sa mère, prête à l’étreindre ! J’ai toujours su que de tes frères, tu étais le plus intelligent, le plus malin.

Poucet n’avait pas été habitué à de tels débordements. On ne faisait pas attention à lui dans la maisonnée auparavant. Quoi qu’il fasse, tout le monde s’en fichait auparavant, ses frères autant que ses parents d’ailleurs. Il écoutait beaucoup et parlait peu mais son silence passait le plus souvent pour de l’idiotie. Sa mère ne savait rien du tout. Elle l’avait toujours laissé de côté lui préférant son Pierre adoré, enfin adoré tout était relatif puisque l’aîné avait été abandonné comme les autres. Poucet recula. Il ne voulait pas qu’elle le touche. Surtout pas. Ses mains, ses bras… de tout son corps de mère il ne restait rien. D’elle, il ne restait rien. La mère de Poucet s’était dissoute depuis longtemps. Rien n’avait jamais existé d’ailleurs. Poucet recula. Il ne voulait pas qu’elle le touche. Il poursuivit, sans émotion.

Mais j’y mets une condition.

Laquelle, demanda sa mère ?

Voici le plan qui vous mènera jusqu’au rocher où mes six frères sont cachés. Vous irez les chercher et les choierez ensuite, les éduquerez comme vous le devez. Je reviendrai régulièrement vérifier, vous êtes prévenus. Et si ce n’est pas le cas, vous le paierez cher.

La mère de Poucet regarda son enfant. Revenu de chez l’ogre avec un coffre rempli d’or, chaussé de bottes de sept lieux, elle avait peu d’effort à faire pour attribuer à son cadet des pouvoirs magiques. Elle n’avait aucune envie de déclencher la foudre. Elle promit donc à son fils qu’ils deviendraient des parents exemplaires.

Quant à moi, ajouta Poucet. Je n’ai aucune envie de rester. Je ferai ma vie comme bon me semble mais surtout, je la construirai sans vous, loin de vos bassesses.

Le voyant s’éloigner après avoir laissé le coffre et le plan, la mère essuya une larme sur sa joue. C’était une larme de honte. Et elle venait de perdre à jamais son cadet.

Fin, intelligent, perspicace, rusé, courageux, plein de ressources, Poucet n’eut aucun mal, un peu plus tard, à convaincre le roi de l’accepter à sa cour.

Benoît BROYART