Vieillerie 1

Il y a 25 ans, à la fin du siècle dernier, quand j’avais 20 ans, j’écrivais ce genre de textes courts…

Le train

Les ouvriers ont consacré cette nuit à frotter, avec éponges et chiffons, les deux cents premiers mètres de rails. La voie ferrée doit être rutilante. Les habitants de la ville ont reçu l’ordre de ne pas quitter leurs baraques jusqu’au tintement de cloche qui les autorisera enfin à sortir pour rejoindre la gare. Lorsque le signal aura retenti, un long serpent humain remplira l’artère principale.

Aujourd’hui, exceptionnellement, toute séance de travail a été suspendue. Une telle mesure est la première du genre depuis mon arrivée. Même si nous devons être prudents, nous espérons tout de même que l’ouverture de cette gare changera notre vie. Il est trop tôt pour mesurer l’impact qu’aura la voie ferrée, mais l’état de délabrement dans lequel se trouve notre cité suffit pour comprendre que le maire ne parviendra pas à contenir longtemps une population au bord de l’insurrection. Nous sommes sous surveillance, c’est vrai, mais il arrivera un moment où nous ne verrons plus les armes des soldats qui gardent l’entrée de Filenne.

C’est loin d’être la première fois qu’on nous enferme, la moindre protestation donne lieu généralement à des brimades. La municipalité est coutumière de ce genre de pratiques. C’est pourquoi sous chaque phrase du courrier qui nous a été transmis glisse, presque invisible, la pointe de l’autoritarisme. Il s’agit, pour reprendre la formule du papier portant l’en-tête de la mairie, de préserver la surprise jusqu’au dernier moment. Aussi, nous n’avons pas le droit de douter de la nécessité d’un tel projet. Seulement, nous aurions préféré que le maire prenne la peine, pour une fois, de nous consulter. Après tout, nous avions peut-être notre avis à donner sur la nécessité d’un tel aménagement. N’y avait-il pas d’autres chantiers plus urgents ? Trottoirs défoncés, logements insalubres, lampadaires hors d’usage, nous avons l’embarras du choix.

Depuis le début des travaux, des rondes se succèdent jour et nuit devant la haute barrière qui encercle le chantier. Pendant plusieurs mois, les ouvriers n’ont pas quitté leur poste. Nous avons vu la longue route de fer s’extraire progressivement de la ville. Nous serions morts, sans aucun doute, si nous avions tenté d’approcher. C’est donc à distance, des fenêtres de nos maisons, que chacun d’entre nous a pu se faire une idée de l’avancée des travaux.

Nous avons fait une croix depuis longtemps, ici, sur toute forme de loisirs. Chacune de nos journées est consacrée au travail. Les véritables intentions de la mairie restent obscures, finalement. Pourquoi mettre en place une telle infrastructure ? Dans quel but ? Il se pourrait aussi qu’il n’y ait rien à comprendre, rien à déduire de ce changement radical de politique. Le maire aura voulu, simplement, montrer que sa ville aussi était capable de viser l’excellence, qu’elle saurait devenir moins terne. Sans que nous le sachions même, une rivalité existe peut-être entre plusieurs cités. L’homme aura souhaité combler une partie de son retard en terme de développement, créer un équipement que d’autres lui envieront et gagner ainsi une bataille à titre personnel. Il lui fallait pour cela un projet d’envergure, un chantier dont on parlerait même à des centaines de kilomètres de Filenne. En effet aujourd’hui, qui pourrait avoir envie de prendre nos places ? Si rien ne nous contraignait à rester, Filenne serait devenue depuis longtemps une ville fantôme.

Il y a trois jours, les ouvriers qui ont fini le chantier et mis bout à bout les derniers morceaux de métal sont revenus de l’autre extrémité de la voie ferrée, crasseux, épuisés mais satisfaits apparemment d’avoir terminé le travail. On les a logés pour l’instant dans un des quartiers d’isolement de Filenne. Ils ont reçu des instructions strictes et ne sortent pas. Ces hommes savent donc ce qui nous attend. Ils connaissent les couleurs de Musse, cette ville située de l’autre côté de la montagne dont nous ne tarderons pas à découvrir le visage.

Mis à part les ouvriers du chantier, aucun habitant de Filenne n’est allé jusqu’à Musse. Quelques-uns sont peut-être partis en profitant de l’inattention d’une sentinelle pour franchir les grillages. Sont-ils parvenus à traverser la montagne et à rejoindre l’autre ville ? Ils sont sans doute morts de faim ou de froid en chemin. Aucune nouvelle n’est jamais arrivée jusqu’ici, en tout cas.

Musse nous apparaît à tous comme une cité prospère, même si nous ne disposons finalement d’aucune information précise à son sujet. Nous nous contentons de la rumeur, qui grandit. Ainsi raconte-t-on par exemple que la ville de Musse est parvenue à mettre en place un fonctionnement différent du nôtre et que ses habitants ont même accédé, en quelques années, à une certaine forme de liberté. Ces informations sont invérifiables. Certains Filennois affirment même que les commerces y ont été réintroduits en grand nombre. Des périodes de la semaine seraient entièrement dévolues à la déambulation dans les rues et aux achats. Lorsque je pense qu’à Filenne, nous recevons tout ce dont nous avons besoin dans de vulgaires sacs de jute, sans jamais pouvoir donner notre avis sur ce qu’on nous fournit, la perspective de visiter Musse me comble de joie.

On dit que le maire et ses conseillers ont eu beaucoup de difficultés à obtenir l’autorisation d’effectuer cette jonction. Des négociations ont eu lieu pendant plusieurs années. La construction du chemin de fer a finalement été entièrement prise en charge par Filenne, ce qui a entraîné depuis le début du chantier un surcroît de travail au sein de nos équipes. D’une certaine façon, le maire fait assumer à la communauté une décision que lui seul a prise et certains d’entre nous trouvent la pilule difficile à avaler.

Qu’apportera notre visite aux habitants de Musse ? Ils doivent déjà se réjouir à l’idée de nous voir débarquer chez eux pour un court passage, le temps d’en prendre plein les yeux avant de regagner nos taudis placés sous haute surveillance. Ils nous détailleront de la tête aux pieds et se moqueront certainement de nos vêtements usés. Tout au plus, ces voyages leur permettront-ils de nous priver de nos trop rares pièces d’or. Ces dernières seront aussitôt refondues pour être utilisées à la fabrication de leur propre monnaie.

Le billet fourni est valable pour l’aller et le retour. Nous sommes autorisés à passer trois jours à Musse, pas un de plus. Rentrer sera difficile je crois, mais nous n’avons guère le choix. Malgré tout, je pense que le désir d’insubordination qui nous anime tous – même si aucun d’entre nous ne le montre –, me donnera assez de force pour manquer le train du retour. J’espère même qu’au terme de quelques mois, les autorités m’auront oublié. Rien n’est moins sûr. La mairie possède une fiche détaillée sur chacun de nous. Photo de face et de profil, renouvelée chaque année, longue description de signes particuliers ; il sera difficile de passer entre les mailles du filet. Et pourtant, je veux tenter ma chance. Je ferai tout pour me fondre dans cette nouvelle ville. Oui mais de quelle façon ? Pour sortir définitivement de Filenne, il aurait depuis longtemps fallu nous unir. Un mouvement massif aurait suffi à faire tomber les grilles. Nous serions partis à pied. Au lieu de cela, chacun garde pour lui ses projets de fuite, ne les partageant même pas avec les membres de sa famille.

Aujourd’hui, la montagne est creusée, le tunnel achevé et la jonction effective. Nous allons pouvoir partir. Pas tous, bien sûr, mais les billets pour le premier jour ont été rapidement distribués, remis au plus courageux travailleurs. Ce derniers se sont vus délivrer un ticket qu’ils ont rapidement placé dans la poche de leur veste. Mon nom figure en lettres capitales sur un des titres de transport.

*

Au lever du jour, une fois la haute cage détruite, nous nous sommes précipités vers la gare. Les tickets seront contrôlés sur le quai. Ainsi, ceux qui n’ont pu obtenir le très convoité billet rouge assisteront à notre départ. Ce n’est pas dans les habitudes du maire de s’attacher à ce genre de détails. J’aimerais tellement penser que cette attitude surprenante témoigne de la prise en considération de nos mauvaises conditions de vie. Grâce à ce train, il a semble-t-il trouvé une solution pour améliorer notre quotidien, et par là remplir la mission pour laquelle il a été élu. En imaginant que l’expérience se développe, il y aura toujours une partie de la population en voyage. Nos maisons seront forcément plus vastes et les rues moins encombrées. La solution est peut-être trouvée, mais rien n’est moins sûr, car tout se déroule souvent ici sur le mode de la mascarade, de la tromperie. Les intentions de la municipalité ne sont peut-être pas de cet ordre-là.

Une trentaine de gardes, chargés de veiller au bon déroulement de l’opération, marchent dans des uniformes neufs. Ils gardent l’arme au ceinturon, discrète, mais on leur a donné la consigne d’intervenir à la moindre alerte. Il s’agit pour eux de contenir la foule en souriant, et même de laisser la place à quelques effusions. Nous ne sommes pas habitués à cela. Moi-même, je suis surpris par tant d’enthousiasme. Pour la première fois depuis longtemps, on nous accorde quelque chose. Le maire nous fait un cadeau. Ceux qui restent ont semble-t-il reporté sur nous tous leurs espoirs. Certains vont même jusqu’à nous acclamer, à nous toucher les mains, comme si nous devenions des héros grâce à nos billets.

Nous voilà tous rassemblés et nous progressons maintenant en rangs, au milieu de la foule. Ils le feront à leur tour le voyage, plus tard, lorsqu’ils auront obtenu le billet rouge. Nous établirons un roulement s’il le faut. Les plus forts d’entre nous travailleront moins, certains jours, pour que les plus faibles gagnent leur aller-retour. Je suis sûr aussi que certains Filennois n’ont pas envisagé une seconde de prendre le premier train. Toute expérience nouvelle présente un risque.

Le quai de la gare continue de se remplir. La première barrière en cache une seconde, un peu moins haute, mais bien réelle pour ceux qui ne possèdent pas de billet. Nous seuls avons le privilège de la franchir puis de passer par la petite porte du wagon en laissant une partie de notre ticket au contrôleur.

Nous sommes un peu déçus en entrant dans le train de découvrir que le confort est inexistant. Nous avions imaginé un moyen de transport plus digne de nos attentes. Quelques sièges en bois ont été installés dans des containers repeints pour l’occasion. Sur les parois de fer, on a pratiqué de longues ouvertures rectangulaires. Les vitres sont absentes. Les sièges mis à part, ces wagons seraient plus adaptés au transport de bestiaux mais les moyens limités de Filenne ont sans doute été consacrés aux rails et à la locomotive. Plus tard, d’autres investissements permettront de remédier à ces désagréments. L’essentiel, ne l’oublions pas, est bien de pouvoir passer d’une ville à l’autre. Être les premiers nous suffira.

Lorsque je pénètre dans le wagon, il ne reste plus de place assise. Par la porte encore ouverte, je distingue la foule massée un peu plus loin, de l’autre côté de la barrière. Combien peuvent-ils être à nous faire signe ?

Le maire prononce l’incontournable discours d’inauguration. Sa voix, malgré le micro, ne parvient pas jusqu’à moi. Je ne comprends qu’un mot sur deux. L’allocution est brève. Les portes du wagon se referment enfin. Nous allons pouvoir partir. La locomotive fume depuis un moment déjà et la pression sera bientôt suffisante. De l’intérieur, on ne voit pas les visages de ceux qui restent sur le quai mais on entend le bruit de l’excitation monter. Quelques cris me parviennent même, certains Filennois ont sans doute des difficultés à ne pas manifester leur joie bruyamment. Le départ est proche. Le silence règne dans le wagon et chaque voyageur tend l’oreille pour essayer de comprendre ce qu’il se passe dehors. La chaleur devient insupportable. Le soleil tape trop fort sur la tôle. Dans le wagon, les passagers s’interrogent bientôt du regard. À l’extérieur, des coups de feu viennent de retentir.

Le convoi tremble une dernière fois avant de s’ébranler. Au moment du départ, les portes s’ouvrent sous la pression des corps jusque-là contenus sur le quai. Nous sommes rejoints par un flot d’hommes et de femmes qui se précipitent en hurlant dans le wagon. Je suis projeté au fond, contre la tôle. Le métal me brûle le dos. Je ne pourrai bientôt plus respirer.

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