Le métro

Nous sommes très nombreux à ramper. C’est même devenu notre unique façon de progresser. Certains se plaindront de devoir se mélanger alors qu’on trouve tant d’avantages à une telle situation. Malgré tout, il restera des gens pour dire Nous en sommes réduits à la pire des promiscuités. Ils oublient que l’époque pousse à ne pas être trop exigeant. Et puis, il y aura toujours, en chacun de nous, un irrépressible besoin de contact, de tendresse ; le désir de faire entrer un peu de l’autre dans cette enveloppe de peau qu’on avait crue jusque-là étanche. Ne plus sentir notre corps comme une poche fermée. Progresser dans un corps étranger, habiter quelques minutes à l’intérieur de quelqu’un d’autre.

Bien avant que ce type d’embarquements ne soit possible, il aurait suffi d’ouvrir les yeux pour nous rendre compte que la solution à nos problèmes relationnels se trouvait à l’intérieur des rames, alors que nous cherchions encore, chaque soir, à remonter le plus vite possible. Exténués par des journées de travail interminables, nous poussions la lourde porte vitrée conçue pour éviter les fraudes.

Elle et moi, nous ne sortirons plus de la rame. Et bientôt, c’est vous qui supplierez qu’on vous ouvre les portes pour nous rejoindre.

Nous rampons, procédant par lents glissements. Nous avons acquis, en quelques heures, l’habilité des serpents. Si le premier corps atteint ne recueille pas vos suffrages, rien ne vous empêche d’aller plus loin. C’est vrai, cela nécessite des efforts supplémentaires, mais la qualité du contact, au final, n’en est que plus évidente. Moi-même, j’ai mis un certain temps avant de trouver la femme de ma vie. J’ai d’abord passé de longues heures à écorcher ma peau sur le sol granuleux de la rame, sans espoir. Elle m’a souri au moment où j’allais renoncer. J’attendais le prochain arrêt du train, avec l’idée de m’en extraire d’un coup d’épaule, pour rejoindre la rue et mettre ainsi un terme à mon expérience souterraine. Ma main a frôlé son bras alors que je me contorsionnais et cherchais à atteindre la porte. Cette caresse, involontaire, a suffi pour qu’elle tourne son visage vers moi.

Notre relation dure depuis ce jour-là, sans que nous vivions aucun moment de lassitude. Nous parvenons même, dans cet impressionnant fouillis de membres, à conserver une part importante de notre intimité. Nous glissons l’un sur l’autre et j’ai l’impression que personne ne nous voit. Nous semblons répéter toujours les mêmes mouvements mais il n’en est rien. Chaque fois, la rencontre prend une forme inédite.

Dès la minute où je l’ai vue, j’ai senti que mes recherches prenaient fin. D’abord, nous avons passé un moment sans bouger, serrés l’un contre l’autre, avec pour seul but de conserver un grand nombre de points de contact entre nos deux enveloppes.

La pérennité de notre couple demande une attention à l’autre de tous les instants et un sens accru de l’écoute. D’où nous sommes, j’en vois souvent qui choisissent d’emprunter le métro mais continuent à se terrer en eux-mêmes, semblant déjà regretter, au moment où ils pénètrent dans la rame, un choix qui se doit d’être définitif. Ils entrent, tournent en rond un moment puis restent prostrés des heures, les yeux grand ouverts. Ils font mine de ne rien comprendre, paraissent même choqués, ce qui est un comble lorsqu’on voir la façon dont ils survivent en surface, la frénésie pitoyable avec laquelle ils jouent des coudes pour prendre la place d’un autre ou, en dernier ressort, lui marchent sur la tête. Lorsque des intrus font irruption parmi nous, la solidarité de toute la rame joue à plein. Quelques stations plus loin, les forces conjuguées de deux ou trois couples suffisent souvent pour chasser ces éléments perturbateurs. Ils repartent heureusement aussi vite qu’ils sont venus.

Oui, le métro possède une capacité d’accueil infinie mais certains ne s’y adapteront jamais. Et d’ailleurs, quels efforts seraient-ils prêts à consentir pour gagner leur place parmi nous ? Aucun. Ainsi, il est des gens qui pensent que tout leur est dû, que cela leur tombera cru dans le bec. C’est pourquoi chaque jour, de faux prétendants tentent leur chance, plus nombreux peut-être à mesure que les semaines passent, l’information circulant dans les rues de la ville. Ils s’imaginent sans doute qu’ils n’auront qu’à laisser leur charme agir, qu’une horde de partenaires attend leur arrivée depuis plusieurs semaines déjà. Ils se trompent et il faudra bien qu’ils acceptent l’idée qu’ils ne sont pas faits pour vivre parmi nous. Ils sont trop raides, leurs corps ne s’ouvriront pas. Je ne parviens pas à comprendre. Ils n’ont pourtant rien à espérer d’une carapace si épaisse. Ce qui compte, au fond, c’est qu’elle et moi continuions de glisser l’un sur l’autre. Nous défendrons la place que nous occupons depuis le début, près des strapontins. Car l’air de rien, cette situation, qui n’est pas la plus enviée, est sans doute la meilleure de la rame.

Benoît BROYART

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