Graine

Ils sont arrivés pendant le week-end et je n’ai rien vu. Mais le lundi matin à l’école, il y avait huit élèves de plus. C’étaient plusieurs familles, installées à l’intérieur de grandes caravanes.

Dans la cour, Nolan est resté à l’écart. Je ne sais plus comment la journée s’est déroulée exactement. Je le revois juste, son dos calé contre un des poteaux du préau. Et son regard aussi, noir profond. Ce que je sais par contre, c’est qu’à la fin de l’après-midi, j’avais envie qu’on devienne amis.

Je suis sortie de l’école en sachant que je ne rentrerais pas chez moi tout de suite. J’allais suivre Nolan. Il m’intriguait. Je voulais en savoir plus sur lui. Sur le reste de sa famille aussi. Vivre dans une caravane, comme j’aurais aimé. Nolan était singulier. Et solitaire également. Il marchait sans ses frères et sœurs.

Il ne m’a pas vue tout de suite, derrière lui. J’ai su me cacher, comme je le fais d’ailleurs dès que j’en ai l’occasion. Je suis la reine invisible. Derrière un meuble, derrière une porte. Me cacher et rester longtemps à observer. Regarder, écouter sans que personne ne s’en aperçoive. Des secrets, j’en connais des centaines. Et jamais je ne les trahis. En quelques années, je suis devenue une boîte à secrets et je garde la clé bien cachée sous ma langue.

Sur le chemin qui le ramenait chez lui, Nolan s’est arrêté à de nombreuses reprises. Il s’est baissé pour ramasser des épines de pin, des cailloux, des feuilles, des bouchons de bouteille en plastique. Que pouvait-il bien faire de tout cela ? J’imaginais de curieuses installations près de sa caravane, des sculptures minuscules et tordues. Peut-être prélevait-il ici les éléments indispensables à la réalisation d’une potion magique.

J’étais cachée derrière la haie de thuyas de madame Carles. Nolan n’aurait pas dû me découvrir. Mais il avait des yeux dans le dos. J’ai sursauté quand j’ai entendu sa voix.

– Qu’est-ce que tu fais là ? Tu m’espionnes ?

J’avais le choix entre partir en courant sans donner d’explication et m’approcher de Nolan, un demi-sourire aux lèvres. J’ai souri. Mon silence lui convenait bien. C’est ce que j’ai aimé tout de suite chez lui. Ce n’était pas un problème si je ne répondais pas à ses questions.

Alors que la lumière déclinait, nous avons marché tous les deux sans dire un mot. Il a ramassé d’autres petites merveilles par terre et j’ai eu la sensation qu’il me laissait entrer dans son secret. Je m’y suis sentie bien.

Nous étions à quelques mètres des caravanes. J’aurais aimé que Nolan m’emmène avec lui pour me présenter sa famille, me montrer comment ils vivaient là. C’était quoi, une chambre d’enfant, dans une caravane ?

Il s’est retourné vers moi. Il m’a traversée avec son regard noir profond.

– Rentre chez toi. On se verra demain si tu veux.

Je suis restée immobile. Je n’avais pas envie de partir. Nolan a fouillé un moment dans son cartable. Il en a sorti une graine et me l’a tendue.

– C’est pour toi. Plante-là dans ton jardin. Je te promets que si tu fais ce que je te dis, tu ne m’oublieras pas.

Je n’ai pas compris ce que cela signifiait mais je n’avais pas envie de contredire Nolan. Il me faisait un cadeau, je l’acceptais. Un seul mot est sorti de ma bouche.

– Merci.

De retour chez moi, j’ai planté la graine. En face de ma chambre, dans le petit jardin qui borde notre maison. Je l’ai arrosée copieusement. Mes parents sont rentrés. Ils m’ont demandé si j’avais fait mes devoirs. Et la vie a repris son cours comme si rien ne s’était passé.

*

Le mardi matin à l’école, il y avait huit élèves de moins. Ils étaient repartis pendant la nuit, disparus aussi vite qu’ils étaient apparus. À la place du campement, il restait de la boue, des traces de roue et quelques sacs poubelles.

Je n’ai pas oublié Nolan pour autant. Et même si une ou deux semaines ont suffi à ce que les autres effacent de leur mémoire le passage des gitans, j’ai gardé une place en moi pour son regard noir profond, sa démarche et la solitude qui semblait sa meilleure amie.

Je me suis souvenue de ces paroles dès que l’arbre est sorti de terre, en face de ma chambre.

Au début, c’était une longue tige verte et déjà rigide, comme celle des jeunes frênes qui s’accommodent de peu et poussent n’importe où. Puis très vite, l’arbre s’est étoffé. Chaque nuit, il a pris de l’ampleur. Nolan était un magicien. Je ne m’étais pas trompée.

Mes parents se sont étonnés, au début, de voir la tige à cet endroit. Il faut avouer que l’arbre avait rapidement pris ses aises. En réalité, il semblait se déplier plus qu’il ne poussait. Et surtout, il ne ressemblait à rien de connu. À la place des branches, de longues plumes formaient un bouquet aux couleurs multiples. Dans la graine de Nolan dormait un arbre incroyable.

Chaque jour, le phénomène prenait de l’ampleur et de l’épaisseur. L’arbre a fini par ressembler à un oiseau improbable aux ailes multicolores. De ma fenêtre, je le rêvais prêt à s’envoler.

C’est le voisin d’à côté qui a eu l’idée de le couper. Il en avait peur même s’il n’a pas voulu le reconnaître. En tout cas, quelques-unes des ailes de l’arbre atteignaient son jardin et monsieur Douste souhaitait que le phénomène cesse au plus vite.

– Et je ne vous parle même pas des racines, avait-il insisté auprès de mes parents. On ne les voit pas mais bientôt, elles abîmeront mes massifs de fleurs, c’est sûr. Je ne sais pas quelle espèce vous avez planté. D’ailleurs, je m’en fiche. Mais vous êtes responsables des dégâts que cette horrible plante pourrait causer chez moi.

Je suis restée cachée derrière la commode de l’entrée quand monsieur Douste est venu se plaindre et j’ai tout entendu. J’ai compris que les jours du merveilleux cadeau de Nolan étaient comptés. Sa différence dérangeait.

Je n’avais rien dit à mes parents sur l’origine de l’arbre. D’ailleurs, il ne m’aurait pas cru si je leur avais expliqué la vérité. J’avais gardé mon secret. Il était trop tard, de toute façon. J’allais perdre l’arbre. Il n’y avait rien à faire. Je suis allée dans ma chambre. Je me suis allongée sur mon lit et j’ai pleuré longtemps.

Un élagueur est arrivé à la maison pour en découdre avec l’arbre. Mes parents ne voulaient pas de problèmes avec les voisins. Surtout pas avec monsieur Douste. Sur son perron, ce dernier a regardé l’arbre tomber, satisfait. À peine une heure avait suffi pour tout mettre à terre. L’élagueur a placé toutes les plumes dans de grands sacs poubelles. Ils comptaient faire quoi avec, des édredons ?

Seul demeurait le tronc de l’arbre sur le sol. Il était curieux, ce tronc. Bariolé. Il portait toutes les couleurs des plumes qui avaient été piquées sur lui. C’était leur source. Un tronc multicolore. Mon père m’a expliqué qu’il comptait attendre un peu avant de tronçonner tout cela et en faire des bûches. Il avait besoin de bois pour un prochain hiver. Alors que j’avais attendu l’envol de mon arbre, il allait partir en fumée.

Les mois ont passé. Mon père n’a pas trouvé le temps de mettre sa menace à exécution. Le tronc est resté étendu dans le jardin. Il a séché. Les journées, les semaines, les mois ont repris leur cours normal, comme si rien ne s’était passé. À part moi, tout le monde a oublié l’existence de l’arbre à plumes.

*

Deux ans plus tard, il restait encore en moi une part de tristesse dont je n’arrivais pas à me défaire. Le squelette de l’arbre dormait toujours sous la fenêtre de ma chambre.

Et ils sont enfin revenus, alors que personne ne les attendait. Un matin, quand je me suis réveillée, j’ai regardé par la fenêtre de ma chambre. Le tronc avait disparu. À la place, il y avait une petite enveloppe retenue par quatre cailloux avec mon prénom inscrit dessus. Avant même de l’ouvrir, j’ai compris que Nolan m’avait laissé un message. Un seul mot était écrit sur la carte. Viens.

Mes parents étaient partis travailler. J’avais la journée devant moi. Je me suis habillée et je me suis mise à courir. Quand je suis arrivée au campement, j’ai entendu la musique. C’était une musique de fête. Une musique pour danser. Je me suis approchée discrètement.

Ils étaient cinq réunis devant une grande caravane. Nolan était penché sur son violon et cherchait à en tirer le meilleur son. Avec lui, quatre musiciens jouaient. Accordéon, clarinette, contrebasse, cymbalum.

Près d’eux, il y avait encore les outils qui avaient permis de façonner leurs instruments et quelques copaux de bois. Nolan et ses compagnons étaient venus sauver le cœur de l’arbre à plumes. Il ne partirait pas en fumée.

Je me suis assise face à eux pour les écouter. Quand Nolan a croisé mon regard, il a posé un instant son violon. Ses amis ont continué à jouer. Il m’a souri et il a placé son index sur ses lèvres.

Nolan venait de poser un nouveau secret dans ma boîte. Demain, ils disparaîtraient. Disparus aussi vite qu’ils étaient apparus. À la place du campement, il resterait de la boue, des traces de roue et quelques sacs poubelles. J’allais garder la clé de la boîte à secret bien cachée sous ma langue. À part moi, personne n’en saurait rien.

Benoît Broyart

(Texte inédit construit à partir d’une trame un brin soufflée par Judith Gueyfier et quelques-uns de ses jolis croquis, histoire de raconter aussi… l’histoire de l’arbre à plumes de Judith présente dans Auprès de mon arbre, publié chez La Maison est en carton.)

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