Les clés du parc

Ce soir après 22 heures

Entrée réservée

Quand j’ai aperçu cette plaque vissée sur la grille du parc, j’ai pensé qu’elle venait d’être installée. Je passais presque tous les jours par ici avec grand-père et je ne l’avais jamais remarquée. Ce soir après 22 heures, entrée réservée. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ?

Grand-père était vieux. Les rides avaient rempli tout son visage. Mais c’était une façade, un masque. À l’intérieur, grand-père était aussi lisse que la peau d’une nectarine. Comme neuf. J’en ai eu la preuve cette nuit-là. Même si j’aime frotter les yeux plusieurs fois pour être certain que je ne rêvais pas. Dedans, grand-père était resté jeune, c’est pour cela aussi qu’il savait faire des grimaces incroyables. Il tirait la langue, appuyait sur son nez, tordait sa bouche comme personne. C’était de loin le meilleur, toutes catégories confondues. En grimace, je ne lui arrivais pas à la cheville.

Grand-père n’avait jamais voyagé. Il n’avait jamais bougé d’ici. Quand on se promenait dans les rues du quartier, on rencontrait tous ses amis. Quelques-uns manquaient à l’appel. C’était normal. Grand-père avait dépassé les quatre-vingt cinq ans. Mais la majorité d’entre eux étaient encore là. Tous étaient allés à l’école ensemble.

Quand il croisait Luce, grand-père lui lançait toujours un sourire terrible. Petit, il était amoureux d’elle. C’était avant de rencontrer grand-mère, la seule femme de sa vie. Grand-mère qui manquait à l’appel aujourd’hui. Quand il croisait Edgar, il parlait du temps qui passe trop vite et du temps qui se détraque aussi. Quand il croisait Suzie, il lui faisait des compliments sur ses vêtements. C’était une coquette. Quand il croisait Alphonse, il prenait des nouvelles de sa santé. Pour Alphonse, ça n’allait jamais. Grand-père avait des mots pour tout le monde.

Ses grimaces et ses mots pour tout le monde suffisaient pour moi à faire de grand-père un magicien. Mais cette nuit-là, je me suis aperçu de l’étendue incroyable de ses pouvoirs.

Tout s’est passé après que je sois allé me coucher. La lune était pleine et dans la chambre, la lumière passait sous les doubles-rideaux. Impossible de fermer l’œil. Je me suis levé pour aller voir grand-père. Dans ces cas-là, il acceptait souvent de me raconter une histoire. Je ne l’ai pas trouvé dans son lit. Mais au même instant, j’ai entendu la porte d’entrée se refermer. Je me demandais bien pourquoi grand-père avait besoin de sortir à cette heure-là. Je l’ai suivi discrètement.

Grand-père a pris la direction du parc. La grille était fermée mais il l’a ouverte sans difficulté. Il avait la clé. Puis il est allé s’asseoir sur le banc qui est juste en face de la petite fontaine. Je me suis caché parce que j’ai vu d’autres personnes arriver et prendre le même chemin que grand-père. Je les ai reconnues sans difficulté. C’étaient tous ses amis. Luce, Edgar, Suzie et Alphonse. Ils marchaient d’un pas assuré. Ils sont entrés à leur tour.

J’ai tourné la tête alors pour voir où était passé grand-père. Il avait disparu. À la place, sur le banc, il y avait un petit garçon de cinq ans. Il attendait sagement ses amis, assis sur un banc, au milieu du parc. Il était près de minuit. C’est juste après que j’ai frotté mes yeux pour être certain que je ne rêvais pas. J’ai regardé à nouveau. À quelques mètres de moi, il y avait cinq enfants dorénavant. Et les personnes âgées avaient disparu.

Deux étaient à genoux dans l’herbe avec des petites voitures. Les trois autres jouaient au ballon. Je suis resté à les regarder longtemps. Ils étaient bien plus jeunes que moi. C’était curieux. Ils ne faisaient aucun bruit. Normalement, les enfants sont bruyants. Mais là, leurs jeux ne troublaient pas le silence de la nuit. Je suis resté sans bouger à les observer. Ce n’était pas des fantômes. C’étaient des souvenirs qui jouaient ensemble. Les yeux m’ont piqué à un moment et je me suis assoupi. Très peu de temps à mon avis. Quand j’ai relevé la tête, j’ai vu Luce, Edgar, Suzie et Alphonse qui s’éloignaient du parc. Ils souriaient. Grand-père a refermé la grille à clé et il est rentré à son tour. Je l’ai suivi jusque chez lui.

Le lendemain, comme chaque jour, nous sommes passés devant le parc avec grand-père. La plaque avait disparu. Il restait quatre trous dans le fer de la grille. Quand j’ai interrogé grand-père sur le sujet, il m’a souri et m’a dit que j’étais bien curieux. En fait, il s’en est tiré par une pirouette. Pas une vrai. Il n’avait plus l’âge pour ça. Quoique. Dedans, grand-père était presque neuf. Une pirouette… façon de parler. Il m’a lancé la plus belle de ses grimaces. J’ai compris que cette nuit-là, grand-père avait voulu m’envoyer un signe.

Je n’ai jamais oublié. Voilà pourquoi ce soir, même si les rides ont rempli tout mon visage, je suis assis sur ce banc dans le parc. Il y a longtemps maintenant, avant de s’éteindre, grand-père m’a confié les clés. Ce matin, j’ai vissé la plaque sur la grille. J’attends mes amis. Ils ne devraient plus tarder.

Benoît BROYART

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